25 mars 2012

Tous les corps naissent étrangers

Tous les corps naissent étrangers, Hugo Léger, XYZ éditeur, collection Romanichels, 2012

Laisser retomber la poussière sur un livre pour savoir quoi en penser. C'est ce qui me fut nécessaire pour revenir sur ce premier roman d'Hugo léger, anciennement journaliste et aujourd'hui concepteur-rédacteur publicitaire et directeur artistique chez Bos.
C'est drôle, j'ai visionné ce matin le film Up in the Air, de Jason Reitman. Le personnage de Ryan Bingham, joué par George Clooney, m'a fait penser à Jean-Jacques Darrieux, le personnage créé par Hugo Léger. Qui fait un boulot pas très reluisant, gagne beaucoup d'argent, relations humaines pas terribles, seul seul seul.
Et puis on découvre la craquelure, la faille. Pour Jean-Jacques, le fils infirme. Dans le film, l'amour.

« Jean-Jacques Darrieux est un homme dont la réussite sociale est indéniable. Il a laissé loin derrière lui ses origines modestes et sa famille dysfonctionnelle. Il a connu la gloire, en tant que présentateur de nouvelles télévisées, et il est maintenant le président d’un important cabinet de relations publiques, le Cabinet Victoria. Il aime l’argent, et il en a beaucoup. Il n’a pas d’amis, il est vrai, mais il a des relations et il est membre de deux C. A. Il n’a plus d’épouse, mais il a une maîtresse qui a de la classe et qu’il apprécie. Il y a pourtant une faille dans sa vie, une imperfection qui échappe à son contrôle et dont il ne parle à personne: son fils de seize ans, lourdement handicapé, est condamné à passer sa vie dans un lit d’hôpital et à mourir avant lui. Il ne deviendra jamais le Jean-Jacques amélioré que son père avait souhaité. Qui plus est, tout se lézarde dans la vie de Jean-Jacques Darrieux. » (4e de couverture)

Jean-Jacques Darrieux, que l'on se plaît à détester, devient de plus en plus humain, car on découvre ses blessures et son énorme carapace.
Le style précis et rapide nous fait traverser le roman jusqu'à une rédemption finale un peu convenue. Les transitions entre les différents événements et époques restent parfois difficiles à identifier, par l'absence de chapitres et de repères précis. 
Ceci dit, l'univers des affaires et des relations publiques (façon Mirador), plutôt inconnu de la plupart d'entre nous, est fort bien dépeint, magouilles et fricotage politique inclus. L'auteur dessine des portraits complexes de personnalités avec à la fois leurs côtés sombres et lumineux, et ce souvent grâce à un humour assez cynique.

Un roman ancré dans la réalité des dernières années, dominée par la quête de la productivité et du profit, et par la consommation outrancière. Jean-Jacques Darrieux, digne représentant de cette société, qui ne vit que pour l'argent, n'en est pas moins un personnage sensible (qui touchera plus ou moins le lecteur) et qui retrouve son enfant intérieur en jouant du tambour dans un orchestre.

À noter : le titre, formidable. Et le travail, encore extraordinaire, de la maison d'édition XYZ, et de cette collection Romanichels, qui nous permet de découvrir des nouvelles plumes québécoises.

Un article dans La Presse, par Marie-Claude Fortin

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Avec pas d'casque, Astronomie (Grosse Boîte, 2012). Mélancolique, doux, country, plaintif, poétique...

16 mars 2012

Les ignorants

Les ignorants, Récit d'une initiation croisée, Étienne Davodeau, Futuropolis, 2011
« Étienne Davodeau est auteur de bande dessinée, il ne sait pas grand chose du monde du vin.
Richard Leroy est vigneron, il n'a quasiment jamais lu de bande dessinée. »
Les bases de ce nouvel ouvrage d'Étienne Davodeau sont posées ainsi. Pendant plus d'un an, les deux hommes vont découvrir le métier de l'un et de l'autre et la passion qui les anime.
Avec le regard sensible de cet auteur humaniste qui s'est déjà ouvert aux milieux paysan (Rural, 2001), et ouvrier (Les mauvaises gens, une historie de militants, 2005), cet échange ne pouvait avoir lieu que dans le plus grand des respects.

Ignorants (de quelque chose), nous le sommes tous.

En partant de ce principe, on devine facilement qu'il nous est possible d'apprendre de tout et de tous.
 
C'est avec cette humilité qu'Étienne Davodeau, loin de tout narcissisme, va participer activement à la préparation de la vigne (désherber, tailler, piocher, pulvériser l'engrais bio) et apprendre sur la fabrication des barriques, sur la culture bio du vin, la biodynamie, l'importance (ou pas) du soufre dans le vin, etc. Il faut dire qu'avec Richard Leroy, son ami viticulteur, on ne s'ennuie pas. Il prône un travail proche de sa vigne, il veut la toucher, être en contact avec la terre, parler à son raisin. C'est pourquoi il fait presque tout lui-même. 
L'auteur de bande dessinée se fait un plaisir de nous dessiner toutes les étapes vers les vendanges, puis la mise en barrique, la commercialisation, et bien sûr, la dégustation. Car il s'en boit, du vin, dans cette BD! On trouve d'ailleurs la liste de tous les vins goûtés lors de cette aventure à la fin de l'ouvrage.

Côté BD, Richard Leroy est entraîné par son ami dans des salons de la bande dessinée (Saint-Malo), dans les bureaux des éditions Futuropolis, pour rencontrer toute l'équipe autour de l'édition d'un livre, et aussi chez l'imprimeur à l'occasion de la réimpression du second tome de Lulu, femme nue, précédent livre d'Étienne Davodeau, et encore à la rencontre de plusieurs auteurs de bande dessinée, mais je n'en dis pas plus pour laisser quelques surprises... Il aura aussi pas mal de lectures à faire.
L'échange se veut le plus égalitaire possible, même si on a l'impression de passer plus de temps dans les vignes, travail manuel oblige. 

Ouvrage pédagogique

Les ignorants nous apprend beaucoup sur les deux métiers, qui se rejoignent dans ce cas-ci par le cœur et la passion qu'y mettent les deux hommes.
On retrouve le Étienne Davodeau de Rural plus que de Lulu, femme nue. Engagé, passionné, voulant faire découvrir deux mondes souvent méconnus, l'un que l'on a tendance à sous-estimer (On ne réfléchit pas toujours à la provenance du vin que l'on est en train de boire), l'autre à fantasmer (« Oh! Dessinateur de BD, ça doit être trop cool comme métier! »). Il y parvient parfaitement et nous donne envie de goûter aux vins de Richard Leroy (disponible apparemment au Québec) et nous emmène dans les coulisses de la bande dessinée et à la rencontre d'auteurs mythiques.

Pour tous les passionnés de vin, de bande dessinée, mais avant tout pour ceux qui ont un jour pensé à changer de métier avec un ami ou un collègue, le temps d'une journée, « pour voir comment c'est », pour tous ceux qui se demandent tout le temps comment les choses fonctionnent et comment tel ou tel métier se pratique, tous ceux là seront ravis par cet ouvrage.

Le site de l'auteur
Une entrevue avec les deux hommes

[Lætitia Le Clech] 

Humeur musicale : Mark Berube and The Patriotic Few, June in Siberia (Aquarius Records, mars 2011)

14 mars 2012

Chroniques de Jérusalem

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, Éditions Delcourt, Collection Shampoing, 2011
Fauve d'or au festival d'Angoulême, 2012

Après Schenzhen, Pyongyang (tous les deux publiés par L'Association respectivement en 2001 et 2003) et Chroniques Birmanes (Delcourt, 2007), l'auteur originaire de Québec Guy Delisle continue son exploration des comportements culturels, religieux et sociaux de ses semblables, où qu'ils se trouvent sur la planète.


Avec Chroniques de Jérusalem, on pouvait s'attendre à une complexe étude autour du religieux et de la politique en Terre Sainte.
Guy Delisle adopte encore une fois l’œil du visiteur curieux et naïf, ouvert à toutes les diversités. Il n'hésite pas, par exemple, afin de confronter l'Histoire, à effectuer la visite d'Hébron (en Cisjordanie) à la fois avec un groupe de jeunes Palestiniens francophiles, plus tard avec un groupe d'Israéliens anciens soldats, l'organisation Breaking the Silence, qui a décidé de rendre compte de la situation dans les territoires occupés, puis avec un groupe de colons juifs. C'est ce qu'on appelle multiplier les points de vue. Celui des colons juifs est... comment dire, assez biaisé et arrogant. Il est intéressant et étonnant d'observer comment l'Histoire peut changer, selon qui la raconte, et comment chacun se pense dans son bon droit.
Il en va de même avec le mur de séparation, que l'auteur découvre pour la première fois page 37, et qui ne cessera de le hanter et de hanter les pages des Chroniques. L'auteur, à la fois fasciné et dégoûté par ce mur, le dessine sous toutes ses coutures. On le retrouve pp.37-47, p.99, p.153, 164, 168, et de plus en plus en arrivant vers la fin du livre. Cela devient une obsession pour le dessinateur, mais aussi pour le lecteur, qui se retrouve face à une des aberrations de ce pays.

Après avoir visionné le documentaire Le mur de fer, réalisé en 2006, on comprend mieux l'inexorable colonisation des territoires palestiniens par les Israéliens. On ne comprend pas nécessairement pourquoi, car une telle brutalité peut-elle vraiment se justifier (?), mais on saisit les faits et on décrypte le déséquilibre entre deux peuples qui ne veulent pas vivre ensemble. Ce documentaire est un excellent complément à la bande dessinée de Guy Delisle, si le sujet vous intéresse.

Cette BD, magnifiquement dessinée, dans la même veine que les précédents opus des chroniques de voyage de Guy Delisle (avec de la couleur en plus), peut fasciner et consterner tout à la fois. L'omniprésence de la religion dans cette ville, la beauté des sites (parfois inaccessibles), la vie quotidienne rythmée par la religion et la vision folklorique que l'on peut avoir de ces événements s'opposent à l'absurdité d'assister à tant d'incompréhension entre les gens, tant de contrastes entre la tradition et la modernité, entre ce qu'on prône et ce qu'on fait (la paix / la guerre).
Guy Delisle rend parfaitement cette complexité, qui, si elle ne nous donne pas toujours envie d'aller visiter ce pays, nous pousse à lire et apprendre sur l'Histoire et le devenir d’Israël et de la Palestine. En tout cas, avec ce mur honteux qui s'étend encore et encore, on peut dire que l'avenir de cette région est plutôt inquiétant.

On ne peut pas passer son temps à contourner des murs et éviter des gens.

Sur le site Actua BD, on peut lire l'avis d'un Israélien, Michel Kichka (un caricaturiste qui sera publié bientôt chez Delcourt également, donc peut-être pas totalement objectif ;-), sur le livre de Guy Delisle :
« De plus en plus de BD tentent d'aborder le conflit israélo-palestinien. Toutes partent d'un a priori politique affirmé ou non. Le livre de Guy est d'une authenticité frappante et d'une honnêteté remarquable. C'est un journal raconté sous forme de thriller soft qui ressemble à s'y tromper à une tragi-comédie. C'est le rapport journalistique du théâtre de l'absurde qu'est parfois la réalité des Israéliens et des Palestiniens. Je félicite Guy pour ce "petit" chef-d’œuvre hautement récompensé à juste titre par le jury d'Angoulême. J'espère que le public suivra et qu'une version en hébreu pourra voir le jour prochainement. »

Le blogue des Chroniques de Jérusalem, avec quelques précisions tout à fait passionnantes
Le site de Guy Delisle
L'article du Journal Voir

Chroniques de Jérusalem fait l'objet d'une recension dans la revue Carto, excellente revue de géographie et géopolitique, dans son numéro 10 de mars-avril 2012 :
« Tous les excès sociaux et politiques perpétrés au nom de la religion et de l’extrémisme sont dénoncés avec humour. L'une des richesses de l'ouvrage est qu'il illustre, avec bulles et vignettes, l'un des conflits les plus anciens de la planète avec finalement beaucoup de simplicité, comme si la paix était à portée de main. Une paix rendue impossible sur le terrain, avec ces colonies, ces contrôles militaires incessants... »
 
[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Frank Deweare, Mes semblables (2011, auto-produit)

29 février 2012

L'École des films

L'école des films, David Gilmour, Bibliothèque Québécoise, 2011 pour cette édition (2008 pour l'édition originale), traduit de l'anglais par Sophie Cardinal-Corriveau

Je viens de finir ce livre génial. Ça me donne l'occasion de vous diriger vers le billet que mon ami Stéphane, chroniqueur d'un soir, avait écrit sur ce blogue au sujet de L'école des films. C'est ici.
Je ne rajouterai pas une critique complète du livre, Stéphane l'a très bien fait. Juste dire que même sans enfant, ce livre fait beaucoup réfléchir. La décision que l'auteur prend vis à vis de son fils est touchante. Le père, certes très disponible (ce qui n'est malheureusement pas le cas de tous les parents), agit avec une grande ouverture, beaucoup d'écoute, de confiance et d'amour.
Si on peut en effet reprocher la sélection de films effectuée par le père, excessivement centrée sur le cinéma américain des années 50-70, on devine une volonté de bâtir chez son fils une culture cinématographique classique nord-américaine. Dommage de ne pas trouver plus de films européens, asiatiques, et que dire des films québécois, totalement absents. Les films canadiens se résument à David Cronenberg. Après, on s'étonne que les Oscars américains oublient Theo Angelopoulos lors de la présentation des personnalités du cinéma décédées cette année, ou que notre ministre conservateur du patrimoine canadien ne connaisse pas Atom Egoyan.
Peu importe, il s'agit de ses choix, les choix subjectifs d'un critique de cinéma de métier. Et quels que soient ces choix, l'expérience - si l'on peut appeler cela ainsi - reste fascinante, l'écriture, fluide, et l'on a réellement envie de visionner ces films après avoir lu le livre (on trouve d'ailleurs une liste de tous ces films en fin de livre). Et on a aussi envie de savoir comment va Jesse, le fils de l'auteur, ce qu'il fait aujourd'hui, et surtout, surtout, s'il est heureux.

On peut justement visionner une petite entrevue du père et du fils ici (le moins qu'on puisse dire, c'est que David Gilmour est plus bavard que son fils...)

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Marianne Faithfull, Before the Poison (Naive, 2004), ou comment faire un album sur lequel collaborent quelques-uns de mes artistes anglophones préférés : Marianne Faithfull entourée, pour l'écriture de l'album, de Nick Cave, PJ Harvey, et Damon Albarn (Blur)

18 février 2012

Habibi

Habibi, Craig Thompson, Éditions Casterman (pour la version en français), collection Écritures, 2011

L'édition française (Casterman)
Cinq ans que nous attendions le nouvel ouvrage de l'auteur de bandes dessinées américain Craig Thompson. Cinq ans à suivre son blogue Doot Doot Garden pour savoir l'état d'avancement de son travail.
Habibi est enfin là, entre nos mains, énorme œuvre de presque 700 pages, agrémentée de notes et de traductions de deux poèmes.
Et là, on comprend la somme de travail, de recherches effectuées par l'auteur, dans le but de nous offrir ce résultat somptueux.
Presque dix ans après la bande dessinée initiatique Blankets, qui a été mon initiation aux romans graphiques, Craig Thompson, qui est demeuré depuis tout ce temps ma référence en la matière, nous amène complètement ailleurs. Si on se demande ce qui l'a poussé à se pencher sur cette histoire d'amour singulière, on ne peut qu'admirer l'acharnement et la passion qui l'ont animé pour mener cette histoire jusqu'à sa conclusion.

L'édition américaine (Pantheon)
Habibi, c'est quasiment l'histoire de l'humanité, à travers l'amour que se vouent Cham / Zam (Habibi) et Dodola, dans un décor à la fois futuriste et antique. L'auteur traite dans son livre de notre rapport à la nature, à l'autre, tout cela en illustrant son histoire par des paraboles tirées du Coran et de la Bible. Si le fond s'en va parfois vers une fable apocalyptique qui n'évite pas certains écueils et raccourcis (notamment par la vision simpliste de la pollution par l'homme, et une appréhension plutôt personnelle de la sexualité), la forme nous subjugue littéralement.
Le dessin est d'une telle précision, quasiment hypnotisante, trait fin noir et blanc, détails arabisants pour illustrer les différents chapitres.
Un travail impressionnant et érudit qui fait de Craig Thompson un auteur tout à fait singulier et remarquable dans le monde de la bande dessinée.
Pour ceux qui pensent encore que la BD se résume aux supers héros et aux comics américains, Habibi est un bon moyen de découvrir un récit très riche et imaginatif, à la narration aussi complexe que celle d'un roman.
Si vous savez lire l'anglais, l'édition américaine vaut vraiment le détour. Dommage que Casterman n'ait pas reproduit l'enveloppe originale.

Libé en parle (Éric Loret)
Et Télérama aussi (Jean-Claude Loiseau)

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : John Coltrane, Best Of (Blue Note)

30 janvier 2012

Tom à la ferme

Tom à la ferme, Michel Marc Bouchard, Leméac Éditeur, 2011

Lire du théâtre est toujours une expérience particulière.  Au départ, un texte de théâtre existe surtout pour être joué, cela va de soi. Aussi, sur papier, il faut que ce texte soit fort pour garder le lecteur attentif.
C'est le cas avec Tom à la ferme, du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard. Ce court texte empli d'une grande sensibilité et de beaucoup de finesse, oppose deux mondes, la ville à la campagne, la norme à la marge.
Tom, jeune publicitaire, se rend au funérailles de son conjoint, mort accidentellement, dans le village natal de ce dernier, dans une campagne profonde, et plus précisément sur une ferme laitière. Personne ne sait qui il est. Sauf peut-être Francis, le frère, bestial, à la fois repoussant et attirant, qui forcera Tom à mentir pour ne pas blesser la mère du défunt.
Photo : Valérie Remise
Dans une joute autant verbale que physique, les deux hommes s'affronteront. Tom passera de l'incompréhension à la soumission, de la frustration au désir. Lorsqu'arrivera Ellen/Sara, la fausse conjointe du défunt, la vérité éclatera aux yeux de tous, et la liberté se profilera peut-être au bout de ce long calvaire.

La force de ce texte nous propulse dans de nombreuses émotions en très peu de temps. Au delà des sujets abordés tels l'homosexualité et l'homophobie, le perte et le deuil, sujets qui alimentent presque toute l’œuvre de l'auteur originaire du Lac Saint-Jean, on se sent projeté tour à tour dans le désarroi de Tom, qui n'est pas reconnu pour ce qu'il était (l'amoureux du défunt) - et à qui, par conséquent, on ne permet pas de vivre la perte de l'être aimé - et la volonté de Francis de protéger sa mère.
Mais ce que l'on retient de cette pièce, au delà de cette recherche de liberté, c'est l'amour. L'amour inconditionnel de cette mère pour ses fils, la mère prête à tout accepter. L'amour d'un très jeune homme pour un autre, amour bafoué, interdit.

Le site du dramaturge
L'article de La Presse, par Jean Siag
L'article du Devoir, par Luc Boulanger

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Leonard Cohen, Old Ideas (Columbia/Sony, 2012)

17 janvier 2012

Nigrida

Nigrida, Mikhaïl W. Ramseier, Coups de tête (Les 400 coups), 2012
Disponible dès le 18 janvier dans toutes les librairies

S'exiler
« C'est un banquier américain qui se balade dans un petit village malgache. Il rencontre un pêcheur qui revient au port avec quelques poissons, et il le félicite pour sa pêche.  Puis il lui demande combien de temps il lui a fallu pour attraper tout ça. Oh pas beaucoup, lui répond le pêcheur. Mais alors pourquoi vous êtes pas restés en mer plus longtemps ? Vous auriez attrapé plus de poisson. Pas besoin, répond le Malgache, ces poissons-là suffisent amplement pour moi et ma famille. Et le reste du temps, vous faites quoi ? demande le Ricain. Je fais la grasse matinée, je joue avec mes enfants, je fais la sieste, je m'occupe de ma femme [...]. J'ai une vie bien remplie. Le banquier lui explique que lui, il est diplômé d'Harvard et il peut l'aider à mieux s'organiser. Déjà, qu'il lui dit, vous devriez sortir plus longtemps en mer, ça vous ferait plus de poissons et vous pourriez en revendre une partie. Avec les bénéfices, vous achetez un bateau plus gros [...]. Comme vous aurez plus de moyens au lieu de vendre votre poisson à un intermédiaire vous pourrez négocier directement avec une usine à l'étranger, et même ouvrir votre propre usine. [...] Et après, je ferai quoi ? demande le pêcheur. Après ? C'est là que ça devient intéressant. Vous mettez votre société en bourse et vous gagnez des millions... Des millions ? demande le pêcheur, mais j'en ferai quoi ? Ben, vous pourrez prendre une retraite bien méritée, dit le banquier. Et habiter dans un petit village, faire la grasse matinée, jouer avec vos petits-enfants, faire la sieste avec votre femme et boire un coup avec vos copains. Le rêve... » (p. 311)

Ce long extrait permet de saisir la philosophie distillée à travers tout le dernier roman de Mikhaïl W. Ramseier, sorte de parabole sur cette idée, omniprésente dans l’œuvre de Ramseier, de se retirer du monde, de vivre simplement, de profiter de la vie, d'arrêter de courir après l'abondance, la performance. En refermant ce bouquin, on ne pense qu'à ça...
Peut-être au détriment de l'histoire que l'auteur veut nous raconter?

Tamatave (Toamasina), Diego Suarez, Antananarivo, Nosy Be...

À Madagascar, Hippolyte, Thierry et Norge se rencontrent suite à la mort d'un vieil homme, Edmond, qui passait ses journées à écrire des lettres, attablé dans un café d’Antananarivo, la capitale. En cherchant la mystérieuse personne à qui Edmond s'adresse dans ces lettres, à qui il lègue aussi sa maison et sa fortune, les trois hommes tombent sur différents indices qui les poussent sur les traces de pirates, de sorciers et d'une étrange famille de Nosy Sainte-Marie.
Sans jamais être inquiétés dans leurs recherches, les trois compères, dont on ne sait presque rien, arriveront peut-être au bout de leur peine... sans vraiment savoir ce qui les attend.
Hippolyte est le personnage que l'on cerne le mieux et qui est le plus mis de l'avant. Sympathique banquier suisse (je n'aurais jamais cru écrire ces trois mots ensemble...), il se pose beaucoup de questions sur son avenir, ses relations, notamment avec les femmes. Il semble incarner l'homme parfait, respectueux, épicurien, protecteur, mais incapable de s'engager dans une relation durable. Les personnages secondaires restent quant à eux un peu mystérieux, mais Norge est un personnage créé par Ramseier dans son précédent roman, Otchi Tchornia, publié chez Coups de tête également, en 2010. On en apprend donc plus sur son compte en lisant ce précédent roman. Thierry incarne un personnage plutôt antipathique au début, et auquel on s'attache progressivement, jusqu'à cette fin brusque et trop peu élaborée.

Jouer avec les mots

Cette histoire de trésor est finalement un prétexte pour asséner quelques vérités au lecteur. L'auteur, anarchiste, développe ses idées politiques par le truchement de sa plume acérée. Le langage, souvent argotique et très familier, tout en étant de haut niveau, amène une proximité avec les personnages. Loin de nous agacer, cette façon d'écrire très imagée colle parfaitement au type d'histoire (aventure) et aux lieux décrits. On sent aussi que l'auteur, grand voyageur, connaît probablement très bien Madagascar. Il semble beaucoup s'amuser avec les mots et c'est tout à fait réjouissant.
Mis à part quelques passages à mon sens moralisateurs, et une ferme volonté de défendre ses trois personnages pourtant pas toujours blancs comme neige, cette lecture reste agréable d'un bout à l'autre par sa façon de nous amener ailleurs, dans un imaginaire non loin de la piraterie, des coutumes malgaches, de l'Histoire avec un grand H (la présence française à Madagascar, puis l'indépendance de l'Île, puis les troubles politiques).
Quelques imperfections ici et là, notamment dans l'équilibrage des différents personnages et dans la façon un peu maladroite d'asséner de grandes vérités.
« – Oui, j'ai fait le choix d'un mode de vie qui me convient. Le dépaysement, la tranquillité. T'as le climat, la mer... T'es chez toi.
– Plutôt individualiste, comme démarche.
– Complètement! La société, la politique, les guerres, je m'en fous. Je ne me sens pas concerné, Je sais que ça fait égoïste, mais j'assume. Je suis pas sur terre pour très longtemps, alors j'ai l'intention d'en profiter. Et comme j'ai pas les moyens de changer quoi que ce soit, autant vivre le mieux possible en attendant la fin.
– Rester dans son coin, c'est la solution ?
– Tout ce que je sais, c'est que ça me fait ni chaud ni froid, ce qui se passe au Pérou. C'est pas vraiment mon affaire.
– Les inondations, la faim dans le monde... T'es pas touché? Demande Hippolyte. » (p. 234)
Sur le site de la maison d'édition Coups de tête, nous pouvons lire que « Mikhaïl W. Ramseier est né à Genève dans une famille ayant fui les joyeusetés de la révolution russe. Il publie ses premiers poèmes à l'âge de 17 ans, puis fait les trente-six métiers avant de partir à l'aventure autour du globe. Il enseigne le français à Katmandou, devient voyagiste en Mongolie, tour leader en Afrique du Sud et en Syrie. Il pond quelques récits et recueils de poésie, devient journaleux, édite des anti guides de Moscou et Saint-Pétersbourg, publie des essais historiques sur les pirates et les Cosaques.
Il a maintenant posé sa lourde carcasse dans une île des Caraïbes, où il passe son temps à faire des grillades au bord de la piscine et à siroter du rhum ou de la vodka, selon l'humeur. »


Alors, ça ne vous donne pas envie de tout lâcher et de vous exiler, vous aussi?

Humeur musicale : Bande-originale du film Pina, par divers artistes, entre autres René Aubry (380 Grad, 2011). Premier magnifique film vu en 2012,  pour bien commencer l'année...

13 janvier 2012

Fais péter les basses, Bruno !

Fais péter les basses, Bruno !, Baru, Futuropolis, 2010

Polar au scénario bien ficelé, Fais péter les basses, Bruno! nous entraîne dans le coup du siècle, mené de main de maître par trois papys truands à la retraite (Paul, Gaby et Fabio), épaulés par une nouvelle génération de criminels plus expéditive, menée par Zinédine, qui sort tout juste de prison. Parallèlement à ces loubards, nous rencontrons Slimane dans son village africain, Slimane le surdoué du "Fouteballe", qui rêve de jouer avec les plus grands. Son rêve deviendra presque réalité lorsqu'il est repéré par un joueur professionnel évoluant en France. Mais le jeune Slimane doit immigrer clandestinement dans l'Hexagone. Les ennuis commencent à l’atterrissage, où de rencontres en rencontres, Slimane se retrouvera mêlé aux plans de ces criminels.
Cette bande-dessinée, produite par Baru, qui n'en est pas à ses premières œuvres, offre un crescendo très intéressant, en faisant avancer l'histoire selon les trois points de vue des principaux protagonistes.
L'auteur brosse une série de portraits très justes, des petites frappes de quartier au jeune immigrant clandestin rêvant d'un monde meilleur et vivant de boulots illégaux, et nous décrit une réalité sociale authentique, comme dans toute son œuvre.
Baru, Grand Prix d'Angoulême 2010 (attribué à un auteur pour l'ensemble de son œuvre) rend hommage avec ce livre à ces acteurs, scénaristes, réalisateurs de polars des années 70 et 80, qui l'ont semble-t-il beaucoup marqué. 
Et par son dessin, vif, coloré, il recrée parfaitement les atmosphères de ces films policiers, aux dialogues souvent corrosifs et drôles.
Un ouvrage à la fois grave (le drame de l'immigration clandestine et de la pauvreté), léger, drôle et savoureux.

[Lætitia Le Clech]

11 janvier 2012

Le fils de son père

Le fils de son père, Mariotti, Éditions Les enfants rouges, 2011. Scénario et dessins par Olivier Mariotti, couleurs par Guillaume Mariotti

Superbe album à la couverture fort inspirante, Le fils de son père, que l'on devine autobiographique, nous présente le peintre Olivier, lors du vernissage de son exposition. Sont présents ses amis, quelques critiques, sa famille. Tout à coup, un violent orage et une coupure d'électricité soudaine projettent Olivier dans son passé, comme il pense avoir aperçu l'ombre d'un homme.
Passé et présent s'entremêlent alors pour nous raconter la relation entre un père et son fils.
Les moments du passé entre le père et son fils, souvent muets, transcrivent une relation très forte entre un père, représenté tel un géant musclé, et son petit garçon, admiratif, dans l'attente de l'approbation de ce père qu'il admire. Pas besoin de paroles pour ça, le dessin d'Olivier Mariotti suffit à transmettre les émotions. La scène de plongée, très réussie, marque un premier refus d'Olivier de suivre son père au fin fond de l'océan. Un premier pas vers l'affirmation de soi. Jusqu'aux mensonges, et au parti pris, qui dégradent progressivement la relation entre Olivier et son père.

Se superposent à cette relation celle de l'auteur et de ses propres enfants, de sa propre famille. Les moments passés en famille sont très charmants et rappelleront des souvenirs à beaucoup de lecteurs. Olivier incarne un père et un mari aimant, qui reproduit en même temps certains comportements de son père. Comme l'expression le dit : « C'est bien le fils de son père ! ». La femme d'Olivier lui lancera même à la figure un « On dirait ton père » qu'on a tous déjà entendu un jour dans notre vie, preuve d'une filiation qui peut apparaître même dans de tout petits gestes.
Le dessin change selon que l'on se trouve dans ce passé (crayon) ou dans le présent (aquarelle). Le coup de crayon, très doux, est magnifique, et le papier épais de la collection Les enfants rouges rajoute à l'impression de tenir un bel objet entre nos mains. L'auteur a choisi une présentation en gaufrier de 12 cases uniques par page, présentation sobre et classique. Une très belle réussite pour un premier album.

Le blogue des auteurs, Olivier et Guillaume Mariotti

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Danger Mouse et Daniele Luppi, Rome (EMI Records, 2011). L'un de mes disques de l'année... Brillant.

26 décembre 2011

Évocation musicale


Dans la littérature, j'aime particulièrement les évocations musicales. Si celles-ci concernent le dernier album de P.J. Harvey, dont j'ai amplement parlé ici, alors le bonheur n'est que plus grand.
« Je tendais soudain l'oreille car ils passaient The Glorious Land de P.J. Harvey. Je tendis l'index vers le plafond. « Cette fille est incroyablement bonne », fis-je en secouant la tête. Je fermai les yeux et me concentrai quelques instants. « Vous avez tort de ne pas me croire, fis-je en lui prenant la main. Je viens d'avoir quelques journées éprouvantes et vous êtes en train d'effacer tout ça. » On entendait à présent On Battleship Hill - de quoi tomber à la renverse. »
Philippe Djian, Vengeances, p. 105

23 décembre 2011

Top littérature et musique

Comme tous les bilans de fin d'année, cet exercice est loin d'être objectif et surtout complet, puisque, bien entendu, je n'ai pas lu le centième de ce qui méritait d'être lu. Idem pour la musique. Mais ça résume un peu ce que j'ai aimé cette année. L'ordre des livres/disques/concerts est aléatoire, il n'y a pas de classement particulier. Sauf peut-être pour PJ Harvey, que j'ai écoutée presque chaque jour depuis sa sortie... D'où sa place en numéro 1.

Mon top littéraire 
1 - Il pleuvait des oiseaux - Jocelyne Saucier - XYZ
2 - Paul au parc - Michel Rabagliati- La Pastèque
3 - La grande maison - Nicole Krauss - Éditions du Boréal
4 - La concordance des temps - Evelyne de la Chenelière - Leméac
5 - La nuit sur les ondes - Elisabeth Hay (paru en 2007 en anglais mais traduit en 2011) - XYZ
6 - Apocalypse bébé - Virginie Despentes - Grasset
7 - Gaston Miron, la vie d'un homme - Pierre Nepveu - Éditions du Boréal
8 - Vengeances - Philippe Djian - Gallimard
9 - Asterios Polyp - David Mazzuchelli- Casterman
10 - Renée - Ludovic Debeurme - Futuropolis

Mon top musical
1 - Let England Shake - PJ Harvey
2 - Father, Son, Holy Ghost - Girls
3 - Metals - Feist
4 - Trame sonore de Belles-Sœurs, théâtre musical mis en scène par René Richard Cyr, d'après la pièce de Michel Tremblay - Daniel Bélanger (bon, je sais, le disque est sorti en 2010)
5 - St-Logan/Maurice - Antoine Corriveau
6 - Hypernuit - Bertrand Belin 
7 - La désert des solitudes - Catherine Major
8 - Variations fantômes - Philippe B
9 - Danger Mouse et Daniele Luppi - Rome
10 - Monogrenade - Tantale
11 - Anna Calvi - Anna Calvi

Concerts 2011
1 - Sophie Hunger - L'Astral, Montréal, le 29 avril 2011
2 - Patrick Watson et Timbre Timber - St-Jean sur Richelieu le 25 mars 2011
3 - Jimmy Hunt - Musée d'art Contemporain et Lavaltrie (version duo) - 4 et 18 mars 2011
4 - Katie Moore - Théâtre de verdure - 5 août 2011
5 - Monogrenade - La Tulipe - 23 novembre 2011

Mentions spéciales au concert-hommage à Lhasa, aussi spectacle de danse, à la 5e salle de la Place des arts, le 12 novembre dernier. Et bien sûr au spectacle Belles-Sœurs, vu à St-Jérôme le 7 octobre 2011.

Et le cinéma ?
Une bonne brassée de films dernièrement me donne envie de faire cette liste :
1 - La piel que habito - Pedro Almodovar
2 - La guerre est déclarée - Valérie Donzelli
3 - La fée - Dominique Abel et Fiona Gordon
4 - Les rêves dansants, sur les pas de Pina Bausch - Anne Linsel et Rainer Hoffman
5 - Melancholia - Lars von Trier
6 - Monsieur Lazhar - Philippe Falardeau
7 - Le vendeur - Sébastien Pilote

13 décembre 2011

La saison froide

La saison froide, Catherine Lafrance, Éditions La Presse, 2011

Le récit de Catherine Lafrance constitue le premier roman publié par les Éditions La Presse. Celles-ci se spécialisent dans les livres grand public, entre autres les ouvrages pratiques. Leur catalogue comprend des titres diversifiés incluant plusieurs best-sellers. 
En tant que fiction, La saison froide s'adresse donc à ce public qui veut apprendre quelque chose tout en se divertissant. 
À cet égard, le premier roman de la journaliste Catherine Lafrance atteint son objectif.
Elle nous conte l'histoire d'une femme qui décide, après une rupture douloureuse, de partir travailler à Yellowknife, la capitale des Territoires du Nord-Ouest. Elle quitte la canicule pour le grand froid, le Sud du Québec pour le Grand Nord mythique et fantasmé par de nombreuses personnes.
Catherine Lafrance nous offre une belle description du quotidien nordique, de la mentalité des gens qui se battent continuellement contre le froid et les éléments naturels. En effet, on peut se demander qui, de prime abord, irait vivre dans un endroit où il fait presque nuit six mois par année? Où le lac devient si gelé qu'on y aménage des routes qui serviront pendant l'hiver? Où des gens meurent de froid devant leurs portes parce que trop ivres pour trouver la serrure et rentrer chez eux après une soirée un peu trop arrosée?
Qui sont ces gens venus à Yellowknife pour gagner de l'argent, parfois beaucoup d'argent (grâce au travail dans les mines entre autres), et qui n'en repartent plus?
Qu'y trouvent-ils?
Tous ces aspects sont abordés par l'auteure qui n'a pas de réponse toute faite mais qui nous présente souvent le Grand Nord comme un lieu imprévisible, autant dans la vie quotidienne que par les rencontres qu'on y fait, et un lieu où la chaleur des gens vient compenser la froideur de l'air. Car il fait froid, à Yellowknife, et l'on frissonne souvent à la lecture du roman.
« La ville baigne dans le froid, aujourd'hui encore. La ville n'est que froid. La couche de frimas qui s'est formée sur les arbres nus il y a des semaines, au début de l'hiver, est toujours là. Des flocons amidonnés, compacts et glacés, se sont agglutinés aux branches, collant à elles comme une deuxième peau. » (p. 96)
Et les relations y sont aussi parfois rudes, comme le montrent les nombreuses oppositions et incompréhensions entre les Southerners et les Northerners. Dans un environnement aussi brut, comment peut-il en être autrement ?

La saison froide se rapproche du livre d'Elizabeth Hay La nuit sur les ondes, dont j'ai parlé il y a quelques mois et qui se déroule également à Yellowknife. 
Ces deux romans apportent un brillant éclairage pour qui s'intéresse à la mythologie nordique et souhaite en savoir plus sur un territoire du Canada peu connu, y compris des autres Canadiens.
 
Sur le plan de la structure, La saison froide se découpe un peu comme un scénario de cinéma. Quand on sait que Catherine Lafrance est également scénariste de séries télévisées, on comprend mieux son aisance dans ce domaine. La compréhension de certains éléments arrive progressivement, par de nombreux retours en arrière entrecoupés de courts passages dans le présent. Cette structure peut être un peu difficile à suivre par moments et il vaut quasiment mieux lire le livre d'un seul coup pour ne pas se perdre.
Mais à la manière d'une série que l'on suivrait chaque semaine, on est tenu en haleine par un suspense très bien mené. La première (trop?) longue scène – qui se déroule dans un bar – permet de situer tous les lieux et les personnages, notamment la meilleure amie de l’héroïne, Jill, libraire joyeuse.
Puis, le récit nous permet également de découvrir l'environnement de travail de notre protagoniste, qui est journaliste à Radio-Canada. Elle doit couvrir pour son travail une Commission de vérité et de réconciliation sur les pensionnats indiens. Ces passages ouvrent le roman sur un aspect politique qui aurait pu d'ailleurs être davantage élaboré pour nous éclairer sur certaines particularités du Grand Nord.
D'autant plus que l'auteure Catherine Lafrance connaît bien son sujet puisqu'elle anime une émission de radio sur la CBC sur les enjeux nordiques.
Les histoires d'amour de Jill et de notre héroïne ont été secondaires pour moi, même si la fréquentation de ces hommes "de la place" apporte une autre perspective sur les relations humaines dans ces contrées difficiles.

D'un point de vue stylistique, l'auteure a une belle plume et elle la déploie souvent efficacement, même si l'on sent parfois le travail appliqué de la bonne élève. Par exemple, les fréquentes oppositions, surtout à la fin du roman, lors de la rencontre avec les deux hommes mennonites dans le bar, entre l'état présent de l’héroïne (« Pourquoi suis-je fatiguée tout à coup ? ») et le passé avec Sean (« Pourquoi Sean ne pouvait-il dormir cette nuit-là ?» p. 240) sont quelque peu redondantes et prévisibles. Mais ces oppositions continuelles entre le passé et le présent répondent à la structure souhaitée du récit. Celui-ci devient donc très vivant, on ne s'y ennuie pas, même si certains passages auraient pu à mon avis être raccourcis (le voyage en motoneige pour aller au chalet par exemple). L'auteure s'efforce également de mettre beaucoup de couleurs à son récit, au sens propre comme au figuré : « Elle avait des cheveux bruns qui effleuraient ses épaules, une frange impeccablement droite sur le front, juste au-dessus de ses lunettes à monture rouge, une longue jupe noire et une blouse blanche immaculée.» (p. 25)

On se laisse facilement entraîner dans cet épisode de la vie de cette femme qui laisse tout derrière elle et part sans préjugés vers une contrée inconnue. C'est l’œil neuf, parfois naïf, qui est le plus intéressant et nous permet de vivre avec elle cette grande aventure humaine.

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Trentemøller, Shades of Marble (Into the Great Wide Yonder, 2011). Après avoir vu La piel que habito, d'Almodóvar, je me suis jetée sur cette musique envoûtante à écouter à fond les ballons.  Ah, ça fait du bien...

28 novembre 2011

Mile End

Mile End, Michel Hellman, Éditions Pow Pow, 2011

Le bédéiste Michel Hellman, que j'ai rencontré lors du dernier Expozine, me disait vivre encore aujourd'hui dans le Mile End, au dessus du Wilensky, et d'après lui, le désormais célèbre (la faute à Arcade Fire, entre autres...) quartier de Montréal est en train de changer.

C'est ce que l'on peut voir dans sa nouvelle bande dessinée intitulée tout simplement Mile End, et publiée aux Éditions Pow Pow, toute nouvelle maison d'édition québécoise, qui se définit ainsi sur son site : « Nous sommes une nouvelle maison d’édition dans le monde de la bande dessinée québécoise. Tenter de définir une ligne éditoriale si tôt dans le projet serait se mettre des barrières que l’on devrait faire tomber par la suite. Passant de l’humour au drame, nos deux premières publications donnent un avant-goût du spectre de genres que nous voulons couvrir. Nous publierons des auteurs établis et ferons aussi découvrir de nouveaux talents au public québécois. Et nous avons bien l’intention de nous amuser et de vous surprendre. »

Mises à part quelques anecdotes vraiment inhérentes au quartier Mile End, l'ouvrage de Michel Hellman touche la vie de quartier en général, en se concentrant plus sur des spécificités québécoises (le ramassage des poubelles, le ramassage de la neige, la difficulté de l'hiver...) que sur des caractéristiques uniquement reliées au quartier Mile End.
Cependant, certains détails, des lieux, des personnages démontrent une réelle connaissance du quartier Mile End. Celui-ci est aujourd'hui réputé pour ses hipsters, ses groupes de musique, ses loyers désormais inaccessibles (le quartier a connu, tout comme le Plateau Mont-Royal voisin, une véritable gentrification qui n'est pas terminée), mais aussi ses institutions et sa population (Fairmount Bagels, Wilensky, les Juifs hassidiques). Tout cela, et plus encore, est bien évoqué et décrit dans la bande dessinée.
D'autre part, ces singularités québécoises, croquées par le dessinateur, nous font souvent rire et Michel Hellman se fait le témoin d'une époque presque révolue, en témoigne l'histoire de son ordinateur...
Le coup de crayon de Michel Hellman est très simple, subtil. Son souci du détail, sans lourdeur. Il se représente lui-même sous les traits d'un ours, anthropomorphisme offrant un clin d’œil à plusieurs auteurs de BD tels Trondheim.

J'ai adoré les premières pages qui résument en 20 cases la formation du quartier Mile End, en prenant quelques raccourcis qui en font un ensemble hilarant. Cela pourrait commencer ainsi : « Au début, la Terre n'était que feu, le Mile End n'était qu'un champ »...
Le regard assez original de Michel Hellman et sa façon d'illustrer les anecdotes cocasses de sa vie font de son deuxième ouvrage publié (après Iceberg, en 2010, publié chez Colosse, Jimmy Beaulieu Éditeur) une réussite.

Le site de l'auteur
Le premier livre de Michel Hellman et

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Geographer, Animal Shapes (Tricycle Records, 2011)

27 novembre 2011

Quai 31

Quai 31, Marisol Drouin, La Peuplade, édition et diffusion d'art, 2011

Petite maison d'édition basée à Chicoutimi, La Peuplade offre des ouvrages fort jolis, et des textes originaux venus de jeunes auteurs québécois. Notons la publication dernièrement du dernier roman de Bertrand Laverdure, Bureau universel des copyrights, qui n'en est pas à ses premières armes.

Marisol Drouin, originaire de la région de Charlevoix, signe quant à elle avec Quai 31 son premier roman. Celui-ci nous raconte l'histoire d'Échine et de sa mère, forcés de fuir une île submergée par les eaux et qui sont transportés, avec leurs semblables, par voie maritime, sur des terres plus accueillantes, ou devrais-je dire plus sèches. Parce que pour l'accueil, on repassera... La saleté côtoie le charcutage d'organes, les séances de masturbation collective, la chasse sauvage aux chats, la maladie, la froideur des sentiments et la ségrégation sociale (Haute-Ville / Basse-Ville). Roman presque d'anticipation, dans un futur peut-être pas si lointain, mais on espère que non, Quai 31 suit son personnage principal, Échine, qui rencontre Pinoche, Chirma, et toutes sortes de personnages trafiqués, transplantés, opérés, et évoluant dans des lieux glauques, au milieu desquels trônent des bocaux remplis d'organes humains.
Pas très joyeux tout cela me direz-vous ? Non, en effet, et c'est par moment encore bien pire. Mais je ne veux pas vous écœurer de ce curieux petit roman.
Il contient au contraire quelques trouvailles magnifiques et un rythme certain, sous une plume plutôt froide mais qui correspond à l'effet recherché. Les personnages sont en effet presque désincarnés dans ce roman, encore plus lorsque survient une étrange maladie appelée le tordu, malformation de la colonne vertébrale qui se répand comme une trainée de poudre et qui fait que ceux qui en sont atteints se recroquevillent sur eux-mêmes dans d'atroces douleurs jusqu'à en mourir. Notre ami Échine en est exempt grâce à une opération qu'il a "gagnée" avant d'être transporté dans son nouveau lieu de vie. Ce qui fait de lui, et de tous les autres "sans-terres", un suspect idéal à éliminer.
Le rythme de la narration est soutenu et les dialogues aiguisés, ce qu'imagine l'auteure a certaines résonances dans notre présent. Ce qui en fait un livre intéressant à lire et prometteur pour la suite. Même si l'avenir, sous la plume de Marisol Drouin, paraît bien incertain... 

Ma Mère en a parlé sur son site (Merci à elle pour le cadeau!)
Le blogue de l'auteure

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Keith Jarrett, The Köln Concert (ECM Records, 1975)

26 novembre 2011

Gaston Miron

Gaston Miron, la vie d'un homme, par Pierre Nepveu, Éditions du Boréal, 2011

Livre reçu dans le cadre de Masse Critique Québec, automne 2011

Dans cette imposante biographie, le poète, essayiste et professeur Pierre Nepveu se met totalement au service de son sujet pour livrer au lecteur curieux et avide d'Histoire la vie de Gaston Miron.
À travers la vie de ce poète célébré par tous, c'est toute l'Histoire du Québec qui se raconte, le Québec de la Grande Noirceur et celui de la Révolution Tranquille. Celui de la Crise d'Octobre et de tous les événements, aussi bien sociaux que culturels, qui ont bâti le Québec d'aujourd'hui.
En cela, Gaston Miron, la vie d'un homme, dépasse la simple biographie.
Les chapitres sont organisés par grandes thématiques, ce qui nous éloigne également du catalogage chronologique que l'on retrouve bien trop souvent dans la plupart des biographies.
La démarche de Pierre Nepveu se résume assez bien dans cette phrase, page 171 : « On ne saisit pas tout à fait le Miron poète si l'on n'y perçoit non seulement l'homme du folklore et de l'aventure scoute, l'apôtre des bonnes causes, mais aussi, jamais loin derrière, l'observateur critique, l'analyste social, le journaliste - si l'on ne voit pas que sous l'énergumène se répandant volontiers en pitreries, il y a un être diablement sérieux qui regarde à la loupe son milieu et en détecte les défaillances et les carences profondes. »
On comprend un peu mieux l'approche adoptée par le biographe : chaque aspect de la personnalité de Gaston Miron, qui est surtout connu par le grand public comme le poète national du Québec, est décortiqué et analysé.
Cela permet de relier en un seul homme des sentiments parfois contradictoires, ainsi que des valeurs et des inquiétudes qui ont traversé le Québec.
Nous côtoyons également les Gilles Carle et Hubert Aquin de ce monde, et assistons contemplatifs au génie de ces personnalités qui voulaient absolument changer les choses.
On retiendra entre autres de Miron son attachement aux Laurentides et au Nord, ainsi que sa difficulté de vivre une relation amoureuse en tant que jeune adulte, qui lui inspireront de nombreux poèmes, dont La marche à l'amour et La batèche. Pierre Nepveu ne cache pas dans sa biographie les difficultés de vivre de Miron, ni ses difficultés à créer. Ses premiers textes sont plutôt naïfs et simples, et le biographe n'hésite pas à pointer les erreurs de français ou les incohérences en inscrivant un (sic) entre parenthèses à côté de certains de ses vers... Mais on devine également l'attachement de l'auteur à son sujet, comment pourrait-il en être autrement quand on se consacre à quelqu'un de la sorte ? Quelle générosité de rendre un tel hommage à un artiste et un créateur québécois d'une telle importance, afin que son œuvre reste pour encore très très longtemps vivante dans la mémoire collective du Québec.

On se doute qu'une telle somme d'informations a demandé un énorme travail de recherche à Pierre Nepveu. Le projet est né il y a plus de 10 ans, et c'est grâce à des milliers de documents et de multiples rencontres, entrevues et lectures que l'auteur a réussi, après plus de six années d'écriture, à organiser sa biographie autour de grands thèmes, eux-mêmes intégrés dans une chronologie allant de 1928 - année de sa naissance - à la mort du poète en 1996.
Dans un style très riche et qui nous captive d'un bout à l'autre du livre, agrémenté d'annotations en fin d'ouvrage, d'un index précis et des incontournables photos biographiques, le livre de Pierre Nepveu, œuvre monumentale, restera à jamais la référence biographique sur le créateur de L'homme rapaillé, elle-même œuvre unique de toute une vie.

La nuit de la poésie, de  Jean-Claude Labrecque et Jean-Pierre Masse 
À écouter : Douze Hommes Rapaillés chantent Gaston Miron (Spectra, 2008)
À lire : le questionnaire de Mallarmé auquel Pierre Nepveu répond en se mettant dans la peau de Miron
Une belle critique de Tristan Malavoy-Racine dans le journal Voir

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Catherine Major, Le désert des solitudes (Spectra, 2011)

20 novembre 2011

Paul au parc

Paul au parc, Michel Rabagliati, Éditions La Pastèque, 2011

Image tirée du Journal La Presse, parution du week-end du 5 et 6 novembre

L'arrivée d'un nouveau Paul est toujours un événement, il n'y avait qu'à voir la file d'attente au Salon du livre ces derniers jours au stand des Éditions de la Pastèque pour s'en  convaincre... Particulièrement depuis Paul à Québec, Michel Rabagliati est une vraie star !
Dans le tout dernier de la série des Paul, l'auteur nous plonge dans le climat politique de 1970 (revendications du FLQ, Crise d'Octobre, etc.) grâce à une reconstitution minutieuse des détails historiques comme il sait si bien le faire. Fin observateur de son époque, chaque petit détail dans les dessins permet de situer plus précisément l'ambiance du moment, que ce soit dans la rue ou à la maison, avec ses parents, sa sœur qui se moque perpétuellement de lui, et surtout cette grand-mère parisienne qui vit dans l'appartement en face, sur le même palier, et qui s'immisce dans l'intimité de la famille, au grand dam de la mère de Paul.

À l'été 1970, l'organisation scoute à laquelle Paul va prendre part deviendra une deuxième cellule familiale d'importance pour lui. Encouragés par les animateurs scouts, qui à l'époque, n'avaient pas l'image dépassée qu'ils peuvent avoir aujourd'hui, ainsi que par la lecture du livre Comment on devient créateur de bande dessinée, de Franquin (créateur de Spirou et de Gaston Lagaffe) et Gillain (Tanguy et Laverdure), Paul développera ses talents artistiques (photo, dessin). 
Il passera également sa première nuit seul dans la forêt, découvrira la vie en communauté, avec sa sizaine les Bruns, et partagera les valeurs plus ouvertes et libérales de ses animateurs, qui tentent de se détacher des préceptes plus formels de Baden-Powell, fondateur du scoutisme, dans un contexte de modernisation du Québec.
Parallèlement au monde scout, Paul découvre aussi l'amour avec Hélène et sort tranquillement de l'enfance, sans grands heurts ni malheurs.
Dans cette atmosphère plus légère et anecdotique, la finale plus dramatique arrive de façon inattendue et nous permet de verser cette petite larme qui fait que les Paul sont des incontournables de la BD, capables de nous émouvoir, de nous faire rire, de nous toucher. Michel Rabagliati est un auteur toujours aussi sensible et qui sait traduire par un coup de crayon simple et reconnaissable entre tous toute une gamme d'émotions.

Les Éditions de la Pastèque (au bas de cette page, vous pourrez lire tous les articles consacrés au dernier Paul)
L'article du Devoir, par Fabien Deglise
L'article de La Presse, par Alexandre Vigneault

[Lætitia Le Clech]

15 novembre 2011

Danse Lhasa danse

Il est étonnant de ne rien lire dans les médias (si ce n'est des pré-papiers) sur l'événement Danse Lhasa danse de vendredi dernier à la cinquième salle de la Place des Arts. Même si ce spectacle ne sera pas reproduit, car il a été créé pour une soirée unique (peut-être aurons-nous des surprises ?), il m'apparait intéressant de souligner l'audace et la beauté de celui-ci. Danse Lhasa danse a été présenté dans le cadre de Coup de cœur francophone, en hommage à la magnifique Lhasa.

Regroupant pas moins de 25 personnes en tout, dont 6 chanteurs, le spectacle Danse Lhasa danse a été imaginé par l'artiste multidisciplinaire Pierre-Paul Savoie, qui a eu cette idée après la mort de Lhasa De Sela le 1er janvier 2010. Il a présenté ce projet atypique à Alain Chartrand, le directeur général et artistique de Coup de cœur.
L'idée était de fusionner la danse et la musique sans séparer les deux médiums artistiques. 
On peut dire que le pari a été réussi puisque la danse a littéralement "habillé" la musique de Lhasa, la rendant encore plus charnelle, presque vivante. Un magnifique tango, des corps qui se cherchent, se trouvent, roulent l'un sur l'autre, des danseurs qui se fuient, qui se retrouvent. Gumboots, danse contemporaine, flamenco, tango, tous ces styles se sont enchaînés avec bonheur.
Des six chanteurs, seuls Thomas Hellman et Bïa ont réellement connu Lhasa. Ils nous ont livré une performance tout en finesse et en émotions. Bïa pourrait être la petite sœur spirituelle de Lhasa par son intensité et la chaleur de son chant. Thomas Hellman a chanté et joué du banjo en laissant parler la musique.
Les autres chanteurs, Karen Young, à l'aise dans tous les registres, Alexandre Désilets (qui a également dansé avec Roxane Duchesne-Roy et qui a interprété avec brio trois chansons dont Con Toda Palabra, certainement l'une des plus connues de Lhasa, ainsi que De Cara A la Pared), Geneviève Toupin et Alejandra Ribera, une grande découverte (quelle voix!), ont tous été magnifiques de justesse. Ces chanteurs étaient accompagnés par Denis Faucher (piano, synthétiseur), Joe Grass (le seul ancien musicien de Lhasa présent, à la guitare), Sheila Hannigan (violoncelle) et Pascal Racine-Venne (batterie), sous la direction musicale de Philippe Brault (contrebasse).

Les 21 chansons très bien choisies pour leurs thématiques étaient parfois accompagnées d'explications, dites par Lhasa elle-même, moments d'intenses émotions. Quelques petites vidéos ont été présentées également, mais juste assez pour ne pas rentrer dans le "facile". On l'a aussi entendue rire, la belle Lhasa, et cet éclat de rire restera ancré en moi comme souvenir de cette chanteuse qui célébrait la vie autant qu'elle essayait de comprendre et d'accepter la mort.

À noter : un autre spectacle rendra hommage à Lhasa, avec quelques-uns des musiciens vus samedi soir dernier. Cela aura lieu au Rialto, le 6 janvier 2012, et vous pouvez vous procurer des billets ici. Cela promet d'être extraordinaire vu la liste des invités (Arthur H, Patrick Watson, The Barr Brothers...)...

"Son œuvre m’a transpercé et elle m’atteint là où le créateur veut prendre parole, déclare le fondateur de la compagnie PPS Danse. Je me sens comme un relais de la résonance qu’elle a eue en moi: je reprends le flambeau pour mettre son héritage en lumière. Comme le dit si bien Mario Légaré, son bassiste, Lhasa avait quelque chose de sacré. Elle chantait avec son âme. Donner une vision à ses chansons et les faire résonner à travers le corps est une belle façon de lui dire merci et de lui rendre hommage. Parce que la danse, c’est le langage de l’âme."(extrait de l'article de Fabienne Cabado du journal Voir)

Un article vient de paraître, qui apporte des informations supplémentaires sur le côté danse du spectacle.

[Lætitia Le Clech]

02 novembre 2011

Et au pire, on se mariera

Et au pire, on se mariera, Sophie Bienvenu, Éditions La mèche, 2011

Quelle belle surprise que cette nouvelle petite maison d'édition là ! La mèche, division de La courte échelle nous offre des livres beaux et agréables. Format parfait, douceur de la couverture, lettrage séduisant pour l’œil...

Et le contenu, qu'en est-il ? La maison d'édition attaque avec deux titres, La solde d'Éric McComber, et Et au pire, on se mariera, de Sophie Bienvenu.
Cette dernière, au Québec depuis une dizaine d'années, nous avait déjà livré les états d'âme d'un chien sur son blogue Lucie le chien, "adapté" en format livre par Septentrion, dans la collection Hamac (en même temps qu'Un taxi la nuit et Les chroniques d'une mère indigne). Elle a par ailleurs déjà exploré le monde de l'adolescence avec sa série jeunesse (k), parue à La courte échelle.
Dans son premier roman, l'auteure anthropomorphe crée le personnage d’Aïcha, jeune ado du Centre-Sud de Montréal, qui nous raconte son histoire. Enfin, à nous, ou plutôt à une travailleuse sociale. On devine un drame, la tension dans le récit s'intensifie, les mensonges d’Aïcha sont de plus en plus nombreux, sa colère de plus en plus forte.
Elle a dit tout doucement : « Mais Aicha... Il abusait de toi, c'était un sale type. »
Je voulais la tuer.
Tu sais, quand t'as l'impression que tu sors de ton corps, tellement t'as de la rage en dedans et qu'il n'y a plus de place pour toi-même ? Ben, c'est comme ça que je me suis sentie. J'ai crié fort et longtemps. (p.71)
C'est qu’Aïcha a fait la rencontre de Sébastien (Baz) et en est tombée amoureuse. Sauf que Baz a le double de son âge. Pour Aïcha, pas de problème, elle fera tout pour le séduire, sans que celui-ci n'entre cependant dans son jeu. À moins que...
Pourquoi des fois, tu donnes tout, tout, tout à quelqu'un, tellement tout qu'il te reste plus rien pour toi, même pas toi-même, et il en veut pas ? Il te crisse tout ça en pleine face, sans prendre la peine de t'expliquer, ou quoi. Juste en te tape-tape-tapant sur la tête avant de retourner gratter des tounes poches sur sa guitare de merde. (p.56)
Sophie Bienvenu utilise le langage adolescent de façon très précise. Si, au départ, on peut se demander comment elle s'en sortira pour que tournures de phrases ou expressions restent naturelles, on se rend compte qu'elle touche juste et incarne parfaitement cette adolescente brisée par la vie, qui énumère avec froideur ses drames personnels, comme si elle lisait une liste d'épicerie.
Par le biais de son personnage adolescent, unique narrateur de ce livre, l'auteure aborde des thèmes rarement traités par la littérature. Elle avoue d'ailleurs volontiers qu'elle voulait déranger le lecteur par ses propos et les thèmes abordés. Un de ses amis lui aurait même dit : « Je ne veux pas lire tes saloperies ». Une chose est sûre : ce ne sont certainement pas des saloperies, car il n'y a aucune perversion dans Et au pire, on se mariera. Juste une très jeune femme qui n'a jamais appris comment elle devait aimer et être aimée. Une très jeune femme qui commet l'irréparable pour ce qu'elle croit juste, parce qu'elle est toute croche.
Et Sophie Bienvenu réussit dans ce court récit à nous happer dans le quotidien d’Aïcha et à nous accrocher à sa souffrance.

Entrevue avec l'auteure dans La Presse, par Chantal Guy
Le site de Sophie Bienvenu 

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : la folie de Camille, avec son dernier album Ilo Veyou, paru chez EMI il y a 15 jours

22 octobre 2011

La chute de Sparte [AJOUT]

La chute de Sparte, Biz, Éditions Leméac, 2011

Quatrième de couverture :
Steeve, grand lecteur, féroce critique de la société, raconte sa dernière année de secondaire marquée par la mort du quart-arrière des Spartiates, l'équipe de football de l'école Gaston-Miron.

La chute de Sparte ressemble à son auteur : drôle, cultivé, aux opinions fortes, aux désirs vifs, et dont la passion pour l'Histoire confère au récit une profondeur insoupçonnée. Son narrateur rejoint, par son esprit agile et caustique, ces grandes figures adolescentes à l'esprit torturé qui s'apprêtent à quitter l'enfance pour une aventure adulte pas piquée des vers...

Dans son article du Journal Voir, le journaliste Dominic Tardif sous-entendait que les adolescents auxquels s'adresse le roman de Biz ne seraient pas touchés par son propos. J'ai voulu tenter l'expérience avec un ado de mon entourage en lui faisant lire le roman et en lui proposant de m'écrire ses impressions. Son enthousiasme à la lecture des premières pages fut tel qu'il a achevé les 165 pages du roman en seulement quelques jours et qu'il m'a écrit son texte immédiatement.

Le voici :

La chute de Sparte est un livre écrit par Biz, le chanteur du groupe Loco Locass. Je l’ai adoré car il s'agit d'un livre qui combine humour, joie, noirceur et tristesse. C’est selon moi le juste milieu d’une vie normale. En effet, tout être humain a des hauts et des bas. 
C’est aussi l’image parfaite d’un adolescent. Un adolescent est souvent révolté et veut toujours avoir du plaisir. Mais quand une vérité sort ou quand on lui met le nez dans son caca, ça lui fait prendre conscience des choses. Ce qu’il n’aime pas faire. Comme de se retrouver face à la bêtise des autres, et donc face à la sienne en quelque sorte.
De plus, Steeve et son ami Samir ont souvent des discussions avec les parents de Samir, et ils parlent de sujets qui nous touchent. Par exemple, dernièrement, en sortant du cours d'histoire, on a parlé de la souveraineté du Québec avec mes amis. La défense de la langue française est aussi un sujet qui nous préoccupe et on en parle souvent entre nous.

Les traits psychologiques comme physiques des personnages sont mis en valeur et ça donne un côté chaleureux au livre. Comme si nous avions vu les scènes. J’ai aussi aimé le fait qu’il y ait plusieurs éléments déclencheurs : entre autres, la colère de Maxime Giroux et la mort de MSA. Ces deux éléments déclencheurs amènent du piquant à l’histoire, ce qui fait que l’on reste encore plus accroché au livre.
La bagarre avec Maxime Giroux m'a fait penser à ce qui arrive parfois dans mon école. Certains élèves se battent souvent à cause du racisme ou de la jalousie. Il faut dire qu'il y a beaucoup de bandes qui se forment naturellement selon les classes sociales ou la culture. Pour cet aspect, le livre est très réaliste.
En ce qui concerne l'homosexualité, il y a plusieurs élèves à l'école qui se disent bisexuels ou homosexuels, et personne ne les ennuie avec ça. Par contre, le mot "fif" comme insulte (Pour les lecteurs de la France, le mot "fif" est l'équivalent de "tapette") est toujours très populaire, mais ne pointe pas précisément l'orientation sexuelle de la personne visée par l'insulte. C'est un mot fourre-tout.

Quand on rentre dans ce livre de 165 pages, on veut juste qu’il dure éternellement. Pour y ajouter du piquant, on aurait bien aimé que la relation entre la prof de français et Steeve se développe un peu plus, qu'elle l'encourage plus encore ou qu'il ose lui avouer son amour.
Mais la fin du livre est très optimiste, on sait que Steeve a fait le bon choix et qu'il réussira.

Bravo Biz!

[Théo-Paul Petit]

Alors qu'un jeune de 15 ans vient à nouveau de mettre fin à ses jours parce qu'il se faisait écœurer à l'école à cause de sa bisexualité déclarée, le livre de Biz tombe à point et offre je crois une belle ouverture sur un monde adolescent intelligent, qui évoque aussi ces troubles, ces malaises, ce mal-être propre à l'adolescence mais qui accorde une réflexion contrastée, plus poussée, plus sensible à la différence. Cela change de l'image que la plupart des gens ont des jeunes, et en cela, Biz a bien saisi (ou s'est bien remémoré sa propre adolescence !) tous les contrastes qui traversent la vie de nos adolescents.
Il est certain que le narrateur - quand on connaît un peu Biz comme orateur (il a notamment officié régulièrement cet été dans l'émission On aura tout lu, et les débats étaient parfois houleux!) et comme chanteur des textes de Loco Locass - nous fait penser à son créateur, avec ses idées (notamment au sujet de la souveraineté du Québec) et son ton.
Mais l'environnement dans lequel évolue Steeve, son école secondaire, sa famille, ses amis, tout cela a particulièrement touché notre chroniqueur d'un jour !
Et vous, avez-vous aimé La chute de Sparte, de Biz ?

[Lætitia Le Clech]

Petit ajout : une entrevue avec Biz aux Francs-Tireurs, sur Télé-Québec. Passionnant !

Humeur musicale : Girls, Father, Son, Holy Ghost (Turnstile, 2011). Magnifique, planant, à la fois profond et léger comme l'été...