06 février 2026

Filiation et transmission

Avec la lecture du livre d'Adèle Yon, Mon vrai nom est Élisabeth, dont j'ai parlé ici, et celle de Finistère, d'Anne Berest, l'été dernier, je me suis attelée à La maison vide, de Laurent Mauvignier, prix Goncourt 2025 amplement mérité. Quelque chose lie ces trois romans, au-delà de leur force littéraire et narrative, au-delà des histoires et des époques qui diffèrent quelque peu, c'est la puissance de la filiation, de la transmission : la mémoire transgénérationnelle.

Anne Berest, après s'être intéressée à la famille juive de sa mère dans La carte postale, épatant roman mené comme une enquête autour d'une énigmatique carte postale reçue par sa mère, se penche dans Finistère sur la branche paternelle de sa famille. 

En partant du concept de « Transmission invisible », l'autrice réfléchit à ce que nos ancêtres vous lèguent sans que nous en ayons conscience. Dans Finistère, elle transforme les membres de sa famille en héros de l'histoire quotidienne et ordinaire qui ont édifié une partie de la Bretagne. Les ouvriers, les syndicalistes, les paysans, tous ceux dont on parle peu dans les livres deviennent ici les bâtisseurs de son histoire familiale. Jusqu'aux événements de mai 68, elle raconte la vie de cette génération qu'on appelle aujourd'hui les Boomers, et qui sont aussi mes parents. L'engagement politique de son père dans les années 60 et 70, qu'elle découvre, est passionnant et nous rappelle à quel point chaque époque a connu son lot de rebondissements politiques et historiques.
Anne Berest intervient quelquefois dans son roman, pour rappeler qu'elle tente de construire ses personnages en imaginant ce qu'ils auraient fait, et non pas sur la base de faits avérés. Comme elle le dit dans une entrevue pour le Journal de Montréal : « En gros, je prends mon arbre généalogique, et je transforme mes ancêtres en héros de roman! s’exclame-t-elle. Et pour ça, je pars toujours de faits vérifiés, historiquement avérés. Je ne change pas la grande Histoire, pas plus que je ne change la traversée des êtres, leur caractère ou leurs choix. Tout est vrai. En revanche, j’écris avec un souffle romanesque, en choisissant certains moments et en condensant parfois le temps. » (Journal de Montréal, 28 septembre 2025). 

Dans La maison vide, Laurent Mauvignier utilise le même procédé pour raconter la vie de son arrière-grand-mère et de sa grand-mère, pour comprendre quel traumatisme s'est immiscé dans sa famille, qui a pu mener au suicide de son père en 1986.  Il a fallu qu'il imagine de nombreux événements, en partant de photos, de documents, d'histoires entendues. Sur plusieurs photos, le visage de sa grand-mère Marguerite est effacé. Il veut comprendre. Les objets de cette maison, que son père réouvre en 1976  deviennent des personnages à part entière du livre, et surtout, ce piano, qui hante presque toutes les pages de La maison vide.
Mauvignier retrace les vies de son arrière-grand-mère Marie-Ernestine et de sa fille Marguerite, cette grand-mère effacée sur les photos, en imaginant leurs choix, leurs doutes, et cela durant une période historique extrêmement bien reconstituée, à hauteur des émotions et des humains qui ont vécu, entre autres, la Grande guerre 14-18. C'est dramatique, très noir, sidérant parfois, mais jamais misérabiliste. On sent que Mauvignier a une grande empathie et du respect pour ses ancêtres.
L'écriture est sublime, se déployant dans un grand souffle classique, dans de longues phrases qui nous emportent parfois très loin. Réfléchir à ce que fut la vie de ces ancêtres, à ce que fut cette époque de guerres sanglantes, où les choix étaient souvent restreints, le déterminisme social et économique destructeur de vies et en particulier des vies des femmes nous amène à apprécier ce que sont nos vies aujourd'hui, nos vies modernes privilégiées. Je n'oublie pas ceux qui doivent se battre encore aujourd'hui pour survivre. Mais je ne voudrais jamais vivre les vies de ces femmes : battues, violées, forcées, muselées, méprisées. Quelle est la profondeur des stigmates laissés sur les vies de nos mères et ainsi sur nos propres vies ? 

Cette année, de nombreux ouvrages abordent la famille et la transmission : Kholkoze, d'Emmanuel Carrère, Tant mieux, d'Amélie Nothomb, en plus des trois qui font partie de ce billet, et de beaucoup d'autres que je n'ai pas lus. Finalement, la littérature n'est-elle pas un peu le véhicule pour ces questionnements qui se déploient tout au long d'une vie ? 


Pour aller plus loin : 

Entrevue avec Laurent Mauvignier sur France Inter, avec Sonia Devillers
Lecture de La maison vide, par l'acteur Denis Podalydès
La famille au cœur de la rentrée littéraire 2025

Finistère, Anne Berest, Éditions Albin Michel, 2025, 424 pages
La maison vide, Laurent Mauvignier, Les Éditions de Minuit, 2025, 742 pages

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