13 décembre 2021

Arbre de l'oubli

Je me souviendrai toujours du choc littéraire que j'ai eu en découvrant Nancy Huston, en 2001. C'est avec Dolce Agonia que j'ai débuté mon exploration de cette autrice canadienne. Tout m'intriguait chez elle, les histoires racontées dans ses livres, son style souvent sublime, toujours délicat, le fait qu'elle écrive en français alors que sa langue maternelle est l'anglais, qu'elle ait eu Roland Barthes comme directeur de recherche à l'École des hautes études en sciences sociales, que la musique lui soit indispensable et qu'elle l'honore dans presque chacun de ses livres et enfin, sa productivité littéraire impressionnante, tant dans les romans que les essais, ou même les livres pour enfants.

Arbre de l'oubli, publié cette année par les fidèles éditions Actes Sud, ne figure pas dans mon palmarès de ses meilleurs livres, mais il complète un corpus déjà ample sur des thématiques revenant de l'une à l'autre de ses œuvres. Nancy Huston entrecroise ici le destin de plusieurs personnages à différentes époques, qui lui permettent d'aborder l'Holocauste et le destin des Juifs rescapés de la Deuxième Guerre mondiale (comme dans nombre de ses autres livres, on pense à Lignes de faille en particulier), les classes sociales, le monde universitaire, le tourisme sexuel, l'infertilité, les racines et surtout l'identité, qui traverse de bout en bout ce livre. Cet arbre de l'oubli, en particulier, fait référence à une histoire déchirante venue de l'époque de la traite des esclaves : il correspondait à un arbre planté à Ouidah, au Bénin, autour duquel les futurs esclaves envoyés en Amérique marchaient en y laissant leurs souvenirs, car ils savaient que dans leur future vie d'esclaves, ces souvenirs seraient trop douloureux. Ils y laissaient par le fait même une grande part de leur identité. 

« [I]ls étaient assez sages pour savoir que dans leur nouvelle vie au-delà des mers, leurs souvenirs pèseraient plus douloureusement que des chaînes. [...] Alors ils ont choisi de remettre leur identité à l'arbre. » (p.298)

Ce symbole de la perte de l'identité des Afro-Américains constitue le fil conducteur du roman, par la quête désespérée de Shayna, fille de Joel Rabinstein et Lili-Rose Darrington, conçue par gestation par autrui, qui ne se sent comprise par personne et qui elle-même accepte difficilement son identité, jusqu'à sa rencontre avec Felisa, une camarade de classe, noire comme elle, qui l'aidera à s'accepter et à affronter sa honte. On ne comprend précisément les origines de Shayna que tardivement dans l'histoire. 

« Un matin, alors que vous sirotez côte à côte votre jus de pomme pendant la récré, Felisa lance : C'est vrai que Joel Rabinstein l'anthropologue c'est ton papa?
C'est vrai.
Et ta maman, c'est une sœur de couleur?
Nan... ça t'étonne, hein?
Un silence long et doux s'installe entre vous, au cours duquel le vent d'automne fait danser vos écharpes et arrache quelques feuilles aux arbres dans la cour.
Ou plutôt si, dis-tu enfin (et c'est la toute première fois que tu en parles en dehors de ta famille). En fait, ma vraie mère est une sœur de couleur mais je ne l'ai jamais rencontrée. Elle habite Baltimore.
Ah.
Felisa ne dit pas un mot de plus, mais ses yeux brûlants te donnent une dose d'empathie comme jamais tu n'en as reçue. » (p.183-184)

Elle veut à tout prix connaître sa mère biologique, une femme noire de Baltimore. On suit sa quête et son éveil jusqu'à son arrivée en Afrique, alors qu'elle est une jeune adulte, où elle participe à une mission humanitaire avec son copain, lui-même haïtien. Elle consigne ses pensées pleines de colère dans son journal intime, en lettres majuscules.
En parallèle, on apprend à connaître ses parents et leurs parents avant eux. Tout s'emboîte chapitre après chapitre dans un furieux melting-pot, parfois difficile à suivre, mais qui aborde avec acuité tous les ratés, l'incompréhension, le racisme et la honte vécue par Shayna. Nancy Huston emploie au fil du texte le "tu" lorsqu'elle s'adresse à Shayna, créant une plus grande distance avec elle et la 3e personne du singulier, lorsqu'elle évoque ses parents. Elle fait référence à la couleur de peau en utilisant les termes "beige" et "marron", au lieu de "blanc" et "noir" : le champ lexical autour de la race, que son père nie et qu'elle-même ne comprend pas bien, évolue en même temps que le personnage de Shayna s'éveille. 
Nancy Huston ouvre de nombreuses pistes qui manquent d'aboutissement et auraient pu faire l'objet d'un épilogue plus long. Le destin de Shayna en particulier, à l'aube de sa vie d'adulte, s'arrête brusquement sans que l'on ait trouvé réponse à certains de nos questionnements. 
Mais le formidable talent de conteuse de Nancy Huston nous tient accrochés à son roman, qui engendre plusieurs réflexions pertinentes et très actuelles.


Arbre de l'oubli, Nancy Huston, Actes Sud, 2021, 306 pages

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Complément :

Un texte extrêmement documenté et très intéressant sur le livre de Nancy Huston et certains débats actuels : Couleurs métisse II (Arbre de l'oubli), par Christiane Chaulet Achour


Humeur musicale : Julie Doiron, Darkness To Light (I thought of you,  You've Changed Records, 2021)

08 décembre 2021

La fabrique des salauds

L'auteur allemand Chris Kraus, également cinéaste, s'est intéressé à plusieurs reprises par le passé au destin de ceux qui ont dû, en Allemagne et dans les pays Baltes subir et vivre l'ère hitlérienne. La complexité de l'après-guerre le préoccupe particulièrement, de façon personnelle : il a découvert que son grand-père avait fait partie des Einsatzgruppen SS et avait commis des crimes contre les Juifs des pays baltes. Il se questionne dans son travail sur la façon dont ces hommes ont été "réintégrés" à la vie de la nouvelle république d'Allemagne fédérale.

Dans l'imposante fresque de 880 pages La fabrique des salauds, qu'il a rédigée après cette découverte, il a imaginé trois personnages extrêmement romanesques, qui traversent le siècle, de 1905 à 1974. Cette année-là, nous retrouvons le narrateur, Konstantin Solm, dans un hôpital de Munich. Konstantin, surnommé Koja, se sert de son compagnon de chambre pour raconter son histoire. Tout comme le lecteur, ce dernier, un jeune hippie traumatisé crânien, passe de l'admiration au dégoût en écoutant le récit de Koja Solm. Celui-ci lui impose son histoire dans les moindres détails, rendant ce procédé narratif un peu forcé, même si par ailleurs, il nous permet de prendre quelques pauses dans une histoire extrêmement chargée, qui nous happe dans ses méandres.
Les frères Solm vivent en Lettonie : cette nation, au début du XXe siècle, fait partie de l'URSS, tout comme ses voisins la Lituanie et l'Estonie. L'un des points forts de ce livre est de nous faire découvrir l'histoire peu connue de ces pays baltes. La Lettonie, devenue indépendante en 1919, a de nouveau été annexée par l'URSS en 1944, puis de nouveau "libérée" en 1991, lors de l'éclatement de l'URSS. Tous ces mouvements politiques et historiques ont grandement déstabilisé la région et bouleversé les populations locales, qui, en temps de guerre, étaient forcées de choisir leur camp... Les frères Solm, eux, choisissent l'Allemagne, et s'engagent dans la SS un peu par conviction, pour l'aîné, Hubert (Hub), et un peu pour sauver leur peau, pour Koja. Leur pouvoir au sein de la SS devient de plus en plus important et les amène à participer à des opérations d'espionnage mais aussi d'extermination que Koja exécute à contrecœur.

Le cynisme et les sarcasmes de Koja lorsqu'il raconte son histoire ne modèrent pas l'horreur qui est décrite, même si la dérision dont fait preuve le personnage central de ce roman permet parfois quelques respirations face à la dimension horrifique que prend la narration. Si Koja nous apparaît comme quelqu'un de froid, on a surtout l'impression qu'il a subi toute sa vie le poids de cette Histoire.

« Depuis son bureau mitrailleur, il me lut une citation de Lawrence d'Arabie avant de me demander si je n'aurais pas envie de conquérir les sept piliers de la sagesse pour le compte de la SS - et je me dis : pourquoi pas? Après tout, on a déjà les sept piliers de la bêtise, de la folie et du crime dégénéré. » (p.243)

C'est que parallèlement aux événements relatés dans La fabrique des salauds, tous réels, une histoire plus personnelle ajoute au drame et amène humanité et sensibilité au récit. Alors qu'ils sont enfants, Koja et Hub deviennent les "frères" de la petite Ev, rescapée d'un massacre. Les deux frères tomberont fous amoureux d'Ev et elle aussi, les aimera tour à tour, provoquant leur destin. Les deux frères s'opposeront rapidement à cause de cet amour et subiront des conséquences différentes après leur participation aux exactions et opérations diverses pendant la guerre. Koja deviendra un espion pour le KGB, la CIA, les services secrets allemands (BND) et le Mossad, alors qu'Hub restera fidèle à ses anciens compagnons nazis, reconvertis pour un certain nombre dans les services secrets allemands. La versatilité de Koja semble peu vraisemblable à quelques moments dans le récit, comme si l'auteur avait voulu tout faire vivre à un seul personnage pour nous faire exagérément comprendre la complexité de cette période de notre histoire contemporaine.
Cependant, on se laisse prendre à cet enchevêtrement des rôles de Koja, comme en visionnant un excellent épisode du Bureau des légendes (série française sur les services de renseignement français, diffusée actuellement au Québec)...
Ce que l'auteur nous raconte nous apparaît parfois tellement invraisemblable que l'on éprouve le besoin de vérifier si les faits relatés se sont réellement déroulés de cette façon. Tous les éléments historiques sont réels et extrêmement bien documentés. Ce qui est le plus déroutant est de découvrir à quel point un grand nombre d'anciens nazis ont eu le champ libre après 1945 pour fuir, se cacher ou participer à des opérations organisées par le premier gouvernement d'Allemagne de l'Ouest, dirigé par le cabinet Adenauer à partir de 1949, en participant aux services secrets allemands. On découvre ou approfondit tout cela, et bien plus encore, dans La fabrique des salauds.

Ce roman coup de poing, d'une grande violence, se situe dans la lignée des Bienveillantes, de Jonathan Littell. Certains détails se retrouvent dans les deux romans. Il y a est question du mal que l'on fait par devoir, des exactions que l'on commet pour sauver sa propre vie, de la moralité de nos actes. Mais il y est aussi beaucoup question d'amour, filial, familial, amoureux et passionnel. C'est là que la différence se fait sentir : Chris Kraus nous entraîne dans une saga qui mêle l'histoire d'une époque et d'un pays à l'histoire intime d'une famille. De plus, le personnage principal, Koja, est un artiste très doué, et la peinture constitue un peu le fil rouge de l'histoire, le don artistique se transmettant de père en fils, puis de père en fille, et la contrefaçon picturale dont use le narrateur peut symboliser la trahison et le mensonge commis par nombre de protagonistes de cette histoire.


La fabrique des salauds, Chris Kraus, Éditions Belfond, 880 pages.

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Complément :

Peut-on écrire une généalogie du mal?

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Humeur musicale : Courtney Barnett - If I Don't Hear From You Tonight (Things Take Time, Take Time, Milk!Mom + PopMarathon Artists, 2021)

25 octobre 2021

Dessiner encore

« Tout fout le camp en moi mais le dessin résiste. Alors je dessine et je dessine encore. »
Alors que s'est ouvert le 8 septembre dernier, en France, le procès des attentats du 13 novembre 2015, je me suis intéressée à Dessiner encore, roman graphique qui relate l'histoire de Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo lorsqu'ont eu lieu les attentats du 7 janvier 2015 (le procès pour ces attentats-là s'est déroulé l'année dernière, de septembre à décembre 2020). Celle-ci raconte la très longue pente qu'elle a dû remonter suite à ces événements. Coco, de son vrai nom Corinne Rey, a eu dans ce drame le terrible rôle d'ouvrir la porte aux terroristes et de les mener aux bureaux de Charlie-Hebdo, sous la menace de leurs armes. Comment vivre avec cela? Ici, on ne parle pas de vie, mais de survie. On suit pas à pas tous ses efforts pour aller mieux, sa réflexion sur la puissance de l'art et l'importance de continuer son travail de dessinatrice de presse. Mais aussi, on traverse avec elle ses doutes, sa culpabilité immense, ses peurs, son trauma et sa longue dépression, ses cauchemars et ses visions. Ce traumatisme est représenté par les vagues bleues qui l'assaillent à plusieurs reprises dans l'ouvrage. Se laissera-t-elle couler? Remontera-t-elle à la surface? 
Aujourd'hui dessinatrice à Libération, Coco continue de nous parler chaque jour de l'actualité par ses dessins, et on en est bienheureux, pour la liberté de la presse, la liberté d'expression, le regard critique à nourrir sans relâche, pour elle aussi. 
Dessiner encore est à lire pour ne jamais oublier. À l'instar de Philippe Lançon, rescapé lui aussi des attentats de Charlie (avec de très graves blessures physiques qui s'ajoutent au traumatisme psychologique) et qui a raconté son histoire dans le récit poignant Le lambeau (Éditions Gallimard), ou de Catherine Meurisse, qui a elle aussi dessiné son expérience des attentats de Charlie dans La légèreté (Éditions Dargaud), cette bande-dessinée très forte incarne parfaitement avec ces deux autres œuvres le genre de récits extrêmement douloureux mais cathartiques. 


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Compléments :

Une longue entrevue à La grande table (France Culture - Olivia Gesbert)

Dessiner encore, Coco, Éditions Arènes, 2021, 352 pages

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Humeur musicale : David Myles, That Tall Distance (Little Tiny Records, 2021)

03 septembre 2021

Quand je ne dis rien je pense encore

on croit que ceux qui ne parlent pas
ne pensent rien
que ceux qui sourient
sont heureux 

on croit aussi que ceux qui sont convaincus
ont raison
que ceux qui écoutent
obéissent
(p.38)

Ce premier recueil de poésie de l'autrice Camille Readman Prud'homme, proposé au printemps dernier par l'éditeur L'Oie de Cravan, offre des réflexions à la fois intimes et universelles, un propos d'une beauté magistrale. La poète nous donne à réfléchir sur des instants de vie, des moments précieux, parfois fugaces, qui nous traversent, ou nous habitent parfois un peu plus longtemps et ne nous lâchent jamais vraiment. Elle s'arrête à les décrire, à les décortiquer, elle vise juste, elle écrit avec une telle intelligence des émotions, un bouillonnement qui nous prend et nous fait savourer chaque mot. Elle nous parle aussi d'objets du quotidien, de la conformité à laquelle on se plie et qui ne veut rien dire, ou plutôt tout. Elle nous touche avec les petites choses qui nous habitent sans qu'on s'en rende compte, en décrivant ces moments déroutants qui nous font parfois honte, qui font qu'on se trouve incompétent, ou avec ces évocations très justes de gens que l'on croise sur notre chemin.
Il s'agit d'une poésie, en prose le plus souvent, belle et qui nous fait réfléchir, à la manière d'un essai philosophique, dont les questions résonnent dans nos propres vies et dont le propos est appuyé par un effet de répétition utilisé par l'autrice.

Souvent, j'emprunte mes livres à la bibliothèque. Quelquefois, ceux-ci me prennent tellement aux tripes que je vais éprouver le besoin de les posséder. C'est ce qui est arrivé avec ce recueil, je l'ai acheté en plusieurs exemplaires après l'avoir lu, pour le posséder, le relire, les autres exemplaires pour les offrir. Un très grand coup de cœur du dernier mois.

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Complément :

Un autre texte de Camille readman Prud'homme, publié dans la revue Moebius.

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Quand je ne dis rien je pense encore, Camille Readman Prud'homme, L'oie de Cravan, 2021, 105 pages

22 août 2021

La bombe

Le roman graphique La bombe relate les quelques années de recherche et de fabrication de la bombe atomique, de l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. De la découverte de la fission des atomes aux explosions d'Hiroshima et Nagasaki, en passant par le projet Manhattan (dans lequel l'Université de Montréal fut impliquée!), l'histoire nous est racontée par la bombe elle-même, ou plutôt, par son composé, l'uranium, narrateur omniscient. Difficile d'imaginer à quel point cette course à l'armement a été intense, difficile d'imaginer à quel point les forces engagées dans la guerre, États-Unis en tête, ont participé à cette escalade, en flirtant souvent avec la morale et en dépassant parfois l'éthique. Dans ces 472 pages en noir et blanc, magnifiant les détails par les ombres, les pleins et les traits percutants, cette découverte scientifique de premier ordre mènera les hommes qui développeront cette arme à de nombreux questionnements éthiques, conférant un aspect philosophique à cette œuvre somme. Au départ se voulant une arme de dissuasion, les artisans de cette catastrophe annoncée ne se doutaient pas au départ de l'utilisation qui en serait faite. Progressivement, plusieurs d'entre eux se sont retirés du projet et d'autres ont voulu interdire l'utilisation concrète de la bombe, sans succès comme on le sait. Ces acteurs de l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale, des scientifiques chevronnés, certains Prix Nobel (Fermi, « pour ses démonstrations de l'existence de nouveaux éléments radioactifs produits par l'irradiation neutronique, et pour la découverte corrélative des réactions nucléaires causées par les neutrons lents. » Source : Wikipédia) se sont retrouvés à travailler sur l'élément et l'arme qui bouleverseront le monde contemporain, positivement et négativement. 
À la lumière de cette bande dessinée, on se demande s'il n'aurait pas mieux valu qu'ils laissent tomber toute recherche sur cette énergie, devenue une arme de destruction massive et qui plane aujourd'hui quelque part au-dessus de nos têtes à tous. On referme ce livre avec un sentiment de peur et d'inquiétude pour la suite. Les images des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki nous font sentir l'inconscience et la folie humaine lorsqu'il s'agit d'imposer son pouvoir sur les autres. Le fait de mêler l'Histoire avec un grand H et ses acteurs avec le destin de citoyens exclus de celle-ci permet d'aborder les événements de manière plus globale et nous oscillons sans cesse entre l'admiration pour les découvertes scientifiques et les conséquences de celles-ci sur la vie de citoyens innocents.
Cette bande-dessinée ultra documentée recèle de détails scientifiques, tout juste assez complexes. L'univers dépeint reste tout le long très masculin, les personnages étant des scientifiques, des militaires ou des hommes politiques. Les femmes ne sont que des personnages secondaires, "femmes de", faire-valoir, et c'est tout juste si Marie Curie est abordée au début de la bd. C'est malheureusement le reflet de la société à l'époque et la représentation de cet univers de pouvoir, de décideurs et de scientifiques qui ont mené le monde depuis toujours...

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Compléments :

Reportage de Louis-Philippe Ouimet pour Radio-Canada : L'histoire de la bombe d'Hiroshima en dessins

Denis Rodier : Comment j'ai dessiné la bombe?


La bombe, Didier Alcante, LF Bollée et Denis Rodier, Éditions Glénat, 472 pages.

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Découverte musicale : À mi-chemin entre Satie et Tiersen : Mathieu Bourret, Pamplemousse (InTempo musique, 2021)

03 août 2021

Un bref instant de splendeur


« J'ai 28 ans, je fais 1,63 m, 51 kg. Je suis beau sous trois angles exactement, et sinistre de partout ailleurs. Je t'écris de l'intérieur d'un corps qui autrefois t'appartenait. Autrement dit, je t'écris en tant que fils. » 


C'est ainsi que se présente le narrateur à la page 21, s'adressant à sa mère illettrée - et décédée en 2019 - qui ne lira donc jamais les mots de son fils. La relation entre les deux syncrétise la violence, le déracinement, le traumatisme relié à la guerre, la mémoire transgénérationnelle, l'acceptation, l'intégration et le récit qui découle de tout cela contient à la fois fureur et poésie, à travers des épisodes de vie, des instants qu'il se remémore. L'auteur parvient à nous faire ressentir le traumatisme de la guerre et de l'extrême pauvreté vécue par sa mère Rose et sa grand-mère Lan.

« Ma famille, ai-je pensé, c'était ce paysage arctique et silencieux, enfin tranquille après une nuit à essuyer les tirs d'artillerie. » p.33

Quelques années après sa naissance en 1988, Rose et Lan parviennent à quitter le Vietnam pour les États-Unis et s'installent à Hartford, dans le Connecticut. Commence alors un autre parcours, celui de l'exil, de la tentative d'intégration, du racisme et de la découverte de soi. Sa grand-mère, traumatisée par la guerre, schizophrène, représente une présence forte pour le petit garçon qui subit les coups de sa mère, et dans ses moments de lucidité, Lan parvient à le réconforter. L'histoire de cette femme singulière appartient à la guerre: elle a rencontré un G.I. américain à Saïgon, qui pourrait être le grand-père du narrateur. Partir aux États-Unis, c'est aussi une raison pour rejoindre cet homme, qui malheureusement n'a pas attendu son amante vietnamienne et a refait sa vie. Rose, quant à elle, trouve un emploi dans la manucure, pendant que celui qu'elles appellent "Little Dog" devra accepter sa différence seul. Il est écartillé entre la culture américaine et vietnamienne, devient à la fois le traducteur de sa mère et de sa grand-mère, tout en étant toujours vu comme un étranger et confronté au racisme. Nous sommes très loin du rêve américain. 

« Dehors, le vrombissement du colibri ressemble presque au bruit d'une respiration humaine. Il donne des petits coups de becs dans le bassin d'eau sucrée à la base de la mangeoire. Quelle vie atroce, suis-je en train de me dire : bouger si vite juste pour rester au même endroit. » p.84-85

Parallèlement à la découverte de ce monde extérieur, si différent de sa vie familiale, la narrateur devra accepter son homosexualité. Son premier amour, Trevor, rencontré à l'âge de 14 ans en travaillant dans les plantations de tabac, le marquera à jamais. Les deux garçons vivent une passion qui les amène à la découverte de leurs désirs. Trevor, malgré sa courte vie, sera la porte d'entrée de Little Dog vers qui il est et qui il deviendra. Trevor, qui vit dans une caravane avec son père alcoolique, se détruira à petits feux en consommant héroïne et fentanyl. Ce ne sera pas le seul ami du narrateur qui partira beaucoup trop tôt à cause de la drogue. Ocean Vuong, au début de la troisième partie de son livre, raconte l'escalade qui a mené Trevor à l'overdose mortelle, il parle de ces drogues qui passent pour des médicaments, l'Oxycontin en particulier, qui a tué plusieurs jeunes hommes vivant à Hartford. 

« Dans notre monde aux innombrables facettes, la contemplation est un acte singulier : regarder quelque chose, c'est en remplir sa vie tout entière, ne serait-ce que brièvement. » p.206

Le style, tantôt lyrique, tantôt cru et direct, entraîne le lecteur dans les sinuosités identitaires du narrateur. 

« Je repense à la beauté, à ces choses qu'on chasse parce qu'on a décidé qu'elles étaient belles. Si la vie d'un individu, comparée à l'histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c'est ne connaître qu'un bref instant de splendeur. » p.276-277

J'ai observé une parenté entre ce livre et l'essai de Nicholas Dawson Désormais, ma demeure (Triptyque). Les deux auteurs exploitent les thèmes du trauma (à travers la dépression pour Nicholas Dawson et le trouble de stress post-traumatique pour Ocean Vuong), de l'homosexualité et du racisme. Ils déploient leurs récits selon ces trois axes et surtout, dominant cette exploration parfois douloureuse, ils considèrent tous deux la littérature comme souveraine et confirment la puissance de la créativité et de l'art. Les remerciements d'Ocean Vuong à la fin de son livre démontrent son appartenance et son dévouement à la littérature. L'auteur, également poète reconnu et récompensé à plusieurs reprises pour son recueil Ciel de nuit blessé par balles (Publié chez Mémoire d'encrier en 2018) n'a pas fini de faire parler de lui. À noter, le titre en anglais, tout aussi magnifique que sa traduction : On Earth We're Briefly Gorgeous...

« À Ben Lerner, sans qui une si grande part de mes idées et de mon existence en tant qu'écrivain ne se seraient jamais réalisées. Merci de m'avoir toujours rappelé que les règles ne sont que les tendances, pas des vérités, et que les frontières entre genres littéraires n'ont d'autre réalité que celle de l'étroitesse de nos imaginaires. » p.286

Compléments :

Le site internet d'Ocean Vuong

Une petite entrevue de l'auteur par le site Babelio

Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong, traduit par Marguerite Capelle, Éditions Gallimard, 288 pages.


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Brèves notes de lecture : j'ai achevé le premier roman d'Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal et, pour rester positive, je dirais que c'est formidable de constater à quel point elle s'est déployée comme écrivaine, avec Station Eleven et L'hôtel de verre ensuite. En effet, son premier roman, en plus d'un style lancinant et un peu lourd, mais dans lequel on entrevoit tout de même la formidable plume à venir, contient des maladresses répétitives concernant Montréal. L'autrice a souvent dit qu'elle n'avait pas aimé ses années passées à Montréal, et on le sent bien dans ce roman, qui dépeint une ville effrayante, glaciale, et surtout une ville dans laquelle les anglophones ne parlant pas français sont systématiquement rejetés. Je l'ai trouvée dure et à côté de la plaque. Certains diront que c'est son personnage d'Américain, en visite à Montréal à la recherche de son amoureuse qui a disparu, qui n'apprécie pas beaucoup la ville québécoise, mais d'autres personnages, tout au long du livre, en rajoutent des tonnes et c'est franchement exagéré ou biaisé. Voilà, je n'en reparlerai pas. Cela a achevé mon cycle Emily St. John Mandel, car je préfère rester sur mes fortes impressions des deux autres romans dont j'ai parlé sur ce blogue...

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Humeur musicale : Polo & Pan, Les jolies choses, Album Cyclorama, (Hamburger, 2021)

04 juillet 2021

Station Eleven - Parce que survivre ne suffit pas

Emily St. John Mandel aura vraiment été ma grande révélation littéraire de l'année. On connaît si mal les auteurs canadiens hors Québec. Les romans d'Elizabeth Hay ( et ) et de Lisa Moore avaient également été de grandes découvertes pour moi. Heureusement, de plus en plus de maisons d'édition telles qu'Alto ou Boréal en publient en français, grâce souvent à d'excellentes traductions locales. 

Station Eleven, qui a gardé son titre original dans la traduction chez Alto, précède de quelques années L'hôtel de verre, dont j'ai parlé récemment. Paru en 2017 pour la version québécoise (l'édition originale en anglais date de 2014), il a reçu le Prix des libraires cette année-là, dans la catégorie "Lauréate hors Québec".

Le livre d'Emily St. John Mandel défie tous les genres littéraires, n'appartenant à aucun, mais goûtant à tous ou presque, et ce avec virtuosité. Le point de départ, terrifiant après les 16 mois que nous venons de passer, est une pandémie qui ravage la planète. Rien à voir avec le coronavirus, là (je pensais pas que je placerais ce coronavirus dans l'une de mes recensions de lecture)... La grippe géorgienne fauchera 99% de la population mondiale. Un groupe de survivants, qui a formé une troupe de théâtre spécialisée en Shakespeare, erre 20 ans après cette pandémie quelque part en Amérique du Nord, à la recherche de deux des leurs qui se seraient dirigés vers un mystérieux musée, dans l'aéroport de Severn City. En travers de leur chemin, un mystérieux prophète.
L'autrice fait des bonds en arrière pour nous présenter chacun de ses nombreux personnages, ce qu'ils étaient avant la pandémie, ce qu'ils sont devenus s'ils ont survécu. Dans une langue foisonnante, poétique, l'autrice prend le temps de développer notre attachement à ceux-ci. Ils viennent chacun avec leur histoire, leur vécu, leurs liens aussi, car plusieurs se sont rencontrés avant le grand cataclysme, d'autres ne se doutent pas de la connexion qu'il peut y avoir entre eux. 
Le personnage central, Kirsten, était une enfant de 8 ans lorsque la grippe est survenue. Elle ne se souvient que de peu de choses, mais semble avoir développé une obsession pour l'électricité, qui n'existe pourtant plus dans le nouveau monde.

« Dans la salle de bains contiguë, Kirsten ferma les yeux - juste une seconde - en actionnant l'interrupteur. Naturellement, rien ne se produisit ; mais, comme toujours dans ces moments-là, elle se concentra pour se rappeler comment c'était du temps où ce simple geste marchait encore : on entre dans une pièce, on actionne l'interrupteur et la lumière jaillit. L'ennui, c'est qu'elle n'aurait su dire si elle s'en souvenait vraiment ou si elle se l'imaginait. » p.217

Par son ingéniosité, Emily St-John Mandel nous fait prendre conscience de tout ce que nous avons aujourd'hui et qui pourrait tout à coup ne plus exister. Selon ses propres termes, elle évoque le monde d'aujourd'hui et ses technologies avancées en décrivant l'absence de celles-ci, tel un éloge funèbre (voir le premier lien dans la section "Compléments" ci-dessous). Le mantra de Kirsten, Parce que survivre ne suffit pas, qui provient de la série Star Trek, les motive, elle et les siens, à chercher un ailleurs qui leur permettrait de maintenir les liens bienveillants qui unissent les gens, afin de se reconstruire. L'art est comme leur fil rouge, leur mémoire. Kirsten a en sa possession une bande dessinée de science-fiction, intitulée Dr Eleven, qu'Arthur Leander, acteur qui constitue le liant entre plusieurs des personnages du roman, lui a remise peu avant le cataclysme. L'art est présent de toutes sortes de façons dans ce roman. C'est par l'art que les liens se nouent et que le malheur s'efface un peu. Pas étonnant d'apprendre que l'autrice, véritable musicienne et mélomane, a écouté Vivaldi Recomposed et Infra, deux albums de Max Richter, en écrivant son livre. Elle a aussi dit dans une entrevue à propos de son dernier livre : « Au risque de paraître grandiose, je pense que l’art peut parfois être ce qui nous rappelle ce que signifie être humain. En des temps désespérés, l’art peut élever nos vies au-dessus de la simple survie. » (Emily St. John Mandel: ce qui nous hante, 20 mars 2021)

J'ai beaucoup pensé à Catherine Leroux en lisant Station Eleven, et en particulier à L'avenir, publié lui aussi chez Alto. Il y a chez ces deux femmes une puissance narratrice, un sens aigu de la poésie, une générosité dans l'écriture et un amour pour leurs personnages. Hautement recommandé.


Compléments :

Autour de Station Eleven - Emily St. John Mandel

La critique dans La Presse, par Sonia Sarfati, Viser les étoiles, toucher le coeur

Le livre va être transposé en une série de 10 épisodes pour HBO. On parle aussi d'adaptation pour le cinéma...

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Station Eleven, Emily St. John Mandel, Éditions Alto, 492 pages.

Humeur musicale : Nick Mulvey, Fever to the form (2013, Fiction Records), une autre de mes révélations de cette année 2020-2021.