18 mai 2011

J'haïs le hockey

J'haïs le hockey, François Barcelo, éditions Coups de tête, 2011

Auteur prolifique, François Barcelo est le premier écrivain québécois publié chez Gallimard dans la collection « série noire », pour son livre Cadavres, en 1998. Il écrit autant des histoires pour les petits, que des textes sanglants pour les adultes, tel que le même Cadavres, qui a été adapté au cinéma, en 2009, par Érik Canuel.
Avant d'être un auteur à temps plein, il a exercé la profession de rédacteur publicitaire, ce qui lui probablement permis de cultiver sa verve et son humour que l'on reconnaît fréquemment dans ses textes.
Alors que je collaborais un peu à la revue Biscuit Chinois, dans ses glorieuses années, nous avions eu la chance de recevoir un texte de cet auteur, pour le thème « roulottes ». Vous pouvez lire Pas si petite sur le site Érudit (.Pdf).
Avec J'haïs le hockey (et non pas Je hais le hockey, cela a toute son importance !), François Barcelo signe une très courte histoire dramatique.
Avec un tel titre, on pourrait se penser dans un pamphlet très caustique au sujet du sport national du Québec, qui hante les chaumières tous les deux ou trois soirs, six mois par année, et tient le rôle de véritable religion pour tout un peuple. Mais il n'en est rien. Le titre ne sert que de prétexte pour raconter l'histoire d'un homme et de son fils. Antoine Vachon vient de se séparer et de perdre son emploi de vendeur d'automobiles. Il doit remplacer illico l'entraîneur de hockey (qui a été assassiné) de son fils Jonathan, 14 ans. Mais voilà, Antoine déteste le hockey et en plus, il n'y connaît rien. Par contre, l'assassinat de l'entraîneur et les histoires sordides qu'Antoine s'invente par rapport à cet homme qu'il ne connaît pas le motiveront à se rapprocher de son fils.

Si la naïveté du personnage est un peu lourde et agaçante, l'histoire cependant garde un intérêt tout du long. Il n'y a pas vraiment de temps mort, et le style tranchant nous fait passer d'une situation cocasse à une autre. Les passages où l'auteur nous parle de sa haine du hockey sont les plus drôles : 
« Nom et logo archinuls, si vous voulez mon avis. Mais au moins ils ont un nom. Alors que les miens n'ont qu'une lettre à l'avant de leur chandail : Z. Pour Zénith, Zigotos, Zéphyrs ? J'ai peine à croire qu'on ait pu baptiser mon équipe les Zéphyrs de Saint-Zéphyrin. C'est encore plus nul que les Huards de Morinville. » (p.21)
Au final, plusieurs questions restent sans réponse dans ce roman, notamment sur le fait que l'équipe de hockey gagne tous ses matches sans grands efforts ni conviction, mais peu importe, le propos porte plus sur le côté sombre de l'adolescence, ou les difficultés pour un père de faire sa place auprès de son jeune fils. L'auteur opte pour un style tragi-comique. On ne sait jamais de quel côté va chavirer le roman, jusqu'à la toute fin...

Un extrait audio

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Philippe B, Variations fantômes (Bonsound, 2011)

14 mai 2011

Je voudrais qu'on m'efface

Je voudrais qu'on m'efface, Anaïs Barbeau-Lavalette, Éditions Hurtubise, 2010

Pendant que certains déversent leur fiel sur les subventions accordées aux artistes et sur les artistes eux-mêmes (voir la chronique de Nathalie Petrowski), certaines œuvres nous ramènent, elles, à ce que l'art peut apporter à chacun d'entre nous. L'artiste et son œuvre deviennent alors réellement une porte sur le monde, sur notre monde, ou sur d'autres plus éloignés.

Pourquoi ce lien, dans cet article sur Je voudrais qu'on m'efface d’Anaïs Barbeau-Lavalette ?
Parce que l'art tient une place importante dans cette histoire d'enfants, à qui la vie n'a pas fait de cadeau. La musique, en particulier, sera la lumière au bout du tunnel pour au moins une des trois enfants que nous suivons dans ce roman.
Parce qu'il faut montrer à quel point l'art et les artistes sont essentiels à la vie dans une société d'hommes et de femmes tous inégaux économiquement et socialement. Parce que l'art peut parfois être le seul trait d'union entre tous ces humains là. La seule thérapie pour certains, la seule réjouissance pour d'autres. Son accessibilité est primordiale.

Ceux qui ont vu Le ring, film qu’Anaïs Barbeau-Lavalette a réalisé en 2007, reconnaîtront l'environnement d'Hochelaga-Maisonneuve : les prostituées, la drogue, la dureté, la pauvreté que l'on peut voir dans le film. La réalisatrice recrée ce cadre dans son livre et renoue avec ses personnages, enfants blessés, abîmés et délaissés par la société. Comme Kathy et Kelly, témoins des allées et venues de tout le monde dans le quartier, qui sont en orbite autour des trois personnages centraux, Kevin, Mélanie et Roxane. Mais elle a eu l'idée du livre avant le film.
«Les premiers textes nés de cette rencontre [avec Hochelaga-Maisonneuve] ont servi de genèse à mon long métrage, Le Ring. Puis sont arrivées d'autres trames, d'autres enfances.»
On pense souvent au Dr Gilles Julien en lisant ce livre, le pédiatre qui a créé le premier centre de pédiatrie sociale en communauté dans Hochelaga-Maisonneuve, en 1997, et à l'un de ses projets, Le garage à Musique.
Ou encore à Jeunes musiciens du monde, qui a son école dans Hochelaga-Maisonneuve également.
À quel point la musique peut sauver, même si les parents de Roxane oublient l'un et l'autre d'aller la voir à son concert, à cause de l'alcool, compagne destructrice dont ils n'arrivent pas à se séparer. À quel point la puissance du violon pousse la jeune fille à fuir son milieu pour être sauvée.

Je voudrais qu'on m'efface, depuis le titre, d'une tristesse absolue, jusqu'à la dernière ligne, est absolument décourageant et douloureux, par cette dureté infligée à de nombreuses familles, et qui s'inflige à nous par la proximité que nous avons avec elles. Mais il s'agit d'une lecture nécessaire, à la fois stylée et froide, mais très vivante, cinématographique. Un style sans pathos, direct, mais qui nous arrache des larmes d'impuissance. Anaïs Barbeau-Lavalette frappe fort et nous ouvre à un monde qui l'a bouleversée à jamais. Un monde où les enfants n'ont pas vraiment de vies d'enfants et nous donnent des leçons de résilience époustouflantes, mais aussi où la misère se répète, se transmet et pointe du doigt la responsabilité d'une société entière.
« Je ne l'ai pas écrit pour éveiller les gens mais parce que je crois que ces kids ont les plus grandes histoires au monde à raconter.»
Non seulement elle donne la parole à ces kids, mais en plus, elle nous éveille... Et doublement, avec son film (qu'elle a pu réaliser avec quelques subventions bien méritées), et son livre.

Un article dans La Presse, par Marie-Claude Girard
L'article de Tristan Malavoy-Racine dans le Voir

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Chocolat

11 mai 2011

Château de sable

Château de sable, Frederik Peeters et Pierre Oscar Levy, éditions Atrabile, Collection Bile Blanche, 2010

Je vous avais déjà parlé de Frederik Peeters ici, au sujet de son livre Pilules bleues, que j'avais adoré.
Il y avait bien longtemps que je n'avais pas critiqué de bande dessinée sur ce blogue, laissant ce domaine à François.
Mais là... Je ne pouvais résister, ayant mis la main sur le dernier ouvrage de Frederik Peeters, Château de sable, paru aux éditions Atrabile, dans la collection Bile Blanche.
Je ne peux cependant pas vous raconter l'histoire sans en dévoiler trop d'éléments, car le récit, tour à tour lyrique, fantastique, mystérieux, dévoile son intrigue progressivement.
Le dessin est superbe, noir et blanc, d'une sobriété remarquable, tout en décrivant par un trait subtil les émotions de chaque personnage.
Le scénario est alambiqué, digne d'un roman de science-fiction de Philip K. Dick. Pierre Oscar Lévy, le scénariste, a rencontré Frederik Peeters en travaillant sur un projet d'adaptation cinématographique de Pilules bleues. Si Château de sable est son premier scénario pour la bande dessinée, il n'en est pas à ses premières armes en cinéma documentaire. Et l'on sent bien cet univers cinématographique, avec une véritable ambiance, de plus en plus sinistre, un lieu bien incarné, cette plage magnifique et sauvage et une douzaine de personnages, ayant chacun un rôle bien précis.
C'est donc encore une fois une œuvre impressionnante d'originalité, mise en dessin par un artiste hors-norme, qui a publié des albums aussi intéressants que fantaisistes tels que Lupus, Koma, Pilules bleues et maintenant Château de sable

Bibliographie intégrale de Frederik Peeters
Frederik Peeters, le site

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : le dernier Moby, Destroyed (PIAS, 2011)

01 mai 2011

Versicolor

Versicolor, de Marc Forget, Éditions XYZ, 2011

David Dupuis, jeune médecin, s'engage avec un organisme humanitaire au Sud Soudan, après une rupture amoureuse.
Réfractaire à toute reprise des rênes de sa propre vie, il s'occupera de celle des autres, enfants tuberculeux, familles diminuées par la maladie, la malnutrition, la pauvreté.

Marc  Forget, un ancien de La Course destination monde (en 1991-1992), nous décrit le monde de la coopération internationale, ses limites, ses réussites, le dévouement des personnes qui s'y engagent.
Devenu médecin lui-même, Marc Forget a l'expérience des missions humanitaires.
Parallèlement à David Dupuis, il met en scène Loïc, le meilleur ami de David. Celui-ci déroule le fil de sa vie sous forme épistolaire,  de sa jeunesse perturbée jusqu'à ses retrouvailles avec David, après plusieurs années de séparation.
Versicolor, c'est le titre du film que Loïc rêve de réaliser.
Versicolor fait aussi référence aux couleurs que David ne peut plus voir. On peut trouver à ce titre plusieurs explications, tant il convient parfaitement à l'histoire qui nous est contée.
L'auteur adopte un style télégraphique, sous forme de carnets, particulièrement dans la première moitié du livre, lorsque David se trouve au Sud Soudan. Petit à petit, le style s'apaise, se fait moins saccadé, l'urgence est moins présente. Mais elle est toujours là, prête à bondir, on sent que le drame surviendra probablement (peut-être un peu maladroitement par les lettres de Loïc ?).
Les choix que font les protagonistes dans le roman auraient sans doute mérité plus d'explications, ce qui aurait donné plus de profondeur aux personnages.

Versicolor démontre le talent indéniable de Marc Forget, pour raconter des histoires prenantes, qui sentent le vécu et nous amènent ailleurs.
Mais mettre sur un pied d'égalité deux personnages forts qui vivent des choses totalement différentes était périlleux et ambitieux. En chemin, on y perd un peu en émotions. Particulièrement dans la partie où on les retrouve, ensemble, en Argentine. Chaque personnage pris séparément est fort et intéressant, mais la chimie entre eux transparaît moins bien dans le style de l'auteur.
C'est dommage, mais ça ne gâche pas l'intérêt de ce livre, pour le monde qu'il nous fait entrevoir, et la découverte d'une nouvelle plume talentueuse québécoise.

L'article de La Presse, par Marie-Claude Girard
L'entrevue avec Michel Désautels sur Radio-Canada

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Mark Berube and the Patriotic Few (vu cette après-midi au lancement du OffTA)

14 avril 2011

Les jardins naissent

Les jardins naissent, Jean-Euphèle Milcé, Éditions Coups de tête, 2011

Jean-Euphèle Milcé, né le 14 janvier 1969 en Haïti, a publié une dizaine de livres dont deux romans en français : L'Alphabet des nuits (Prix George-Nicole de la ville de Nyon, en Suisse, en 2004) et Un archipel dans mon bain, aux éditions Bernard Campiche Éditeur, ainsi qu'un roman en créole aux Presses Nationales d'Haïti. L'univers de Jean-Euphèle Milcé est construit autour des drames de l'exil et des incertitudes de la traversée.

Dans Les jardins naissent, on retrouve ce questionnement à travers le personnage de Marianne, jeune femme un peu perdue qui a décidé de s'engager dans un organisme de coopération internationale (le CICR - Comité International de la Croix Rouge) qui œuvre en Haïti. Là-bas, peu de temps avant la grande catastrophe du 12 janvier 2010, elle rencontre Daniel, en prison après avoir été arrêté au Canada, où il vivait illégalement. Le tremblement de terre lui rendra sa liberté et fera de lui un fugitif. Marianne décide de le suivre dans l'un de ses projets, consistant en la réappropriation de terrains vierges, où personne ne reconstruit encore, afin d'y planter des graines et créer des jardins de fruits, légumes, fleurs.
« - Ils veulent faire des jardins ? C'est super ! Depuis que je suis en poste ici, c'est la première fois que j'ai droit à une aussi bonne nouvelle !
- Tu ne comprends rien. C'est beau, ce qui n'empêche pas qu'on soit en plein délire. » (p.31)
En s'engageant à ses côtés, elle enfreint toutes les règles de son travail. Par ailleurs, son organisme humanitaire croit ou veut faire croire à un enlèvement, afin de se désolidariser de l'attitude de son employée.
Il faut dire que Marianne n'est pas motivée par le travail qu'elle doit effectuer sur place, et l'attitude de sa cheffe la confronte souvent à ce manque de discipline :
« Je porte mal mon engagement. Depuis cette thèse en sciences po que j'ai abandonnée parce que j'étais en manque de références réelles et que j'étais incapable de prouver ma compréhension du monde. J'ai toujours été témoin et actrice de mes petites luttes pour le principe. Et pour l'honneur. » (p. 14)
Par ce texte poétique, Jean Euphèle Milcé nous parle de son peuple haïtien, le mieux placé pour savoir de quoi il a besoin après la terrible catastrophe du 12 janvier 2010.
« Dans ce pays, il n'y a que la folie et le courage qui vaillent. Tout le reste est du faire semblant. Perte de temps. [...] Je n'ai pas besoin d'experts étrangers et déportés pour faire un jardin. La terre est disponible, mes hommes de la rue sont prêts et j'ai des semences à revendre : du pois, du maïs, du sorgho ainsi que plein d'autres ressources insoupçonnées. »  (p.66)
Il dresse également un portrait peu reluisant de la coopération internationale, dont les missions sont parfois dirigées par des personnes coupées de la réalité des pays dans lesquels elles sont sensés opérer. Cette critique de la coopération internationale n'est pas sans faire écho dans ma lecture actuelle, Versicolor, de Marc Forget, qui fera l'objet de ma prochaine critique sur ce blogue.
« Résilience
La dernière trouvaille pour frotter le dos des trop pauvres. Une belle manière de valoriser la survie sous des bâches mal tendues. Les missionnaires évangélistes ont inventé la résignation et les humanitaires ne jurent que par la résilience du peuple haïtien. Foutaises ! Le vent souffle trop fort, les Haïtiens meurent comme des mouches. » (p.79)
Les jardins naissent est un court récit qui pose de bonnes questions sur la reconstruction d'un pays ruiné, où la violence demeure malheureusement quotidienne (comme cette Philomène, qui reçoit une balle dans la jambe, ou la rudesse de la cheffe de Marianne).
Un roman assez noir, car ancré dans une réalité dont nous sommes les témoins impuissants (et comment juger, finalement, ceux et celles qui s'engagent pour aider, probablement avec sincérité ?). L'ouvrage se termine sur une légère note optimiste et lyrique parce que, malgré tout, la nature, elle, fait son travail, et qu'il y a « des jardins qui naissent », présage d'une vie meilleure.

Une entrevue très intéressante avec l'auteur sur RCI
L'auteur sera présent au Salon international du livre de Québec du 13 au 17 avril.


[Lætitia Le Clech]

03 avril 2011

Bright Lights, Big City

Bright Lights, Big City, Jay McInerney, Éditions de l'Olivier / Le Seuil, 1997 (Version originale, 1984)

Retour dans le passé pour moi avec ce livre de Jay McInerney au lyrique titre. Bright Lights, Big City, premier ouvrage de l'Américain Jay McInerney, relate les frasques d'un jeune homme de 24 ans, abandonné par sa femme, qui se jette dans la drogue, les sorties, et le suicide professionnel dans un New York branché, au milieu des années 80.
Ce livre a propulsé en 1984 Jay McInerney (né en 1955) sur la scène littéraire américaine, avant même Bret Easton Ellis, qui s'est faufilé dans les mêmes voie / voix littéraires que lui en 1985 avec son livre Less Than Zero.
Entièrement écrit au "tu", permettant une identification rapide au personnage principal, nous vivons ses déboires, ses malaises, ses maux de tête, ses deuils en même temps que lui.
Bizarrement, j'ai connu Jay McInerney par son dernier roman (il a aussi publié un recueil de nouvelles après), La belle vie, publié en 2007 aux Éditions de l'Olivier, et dont je vous ai parlé ici. Je m'étais bien juré d'y revenir.
Bright Lights, Big City est un roman important dans le sens qu'il a initié une certaine littérature, regroupé par certains sous le nom Brat Pack, écrite par des « morveux littéraires ». C'est un roman miroir d'une génération américaine désabusée, génération X dont les idéaux passaient à travers les rails de cocaïne qu'elle était capable de sniffer. Bret Easton Ellis dira de cette période : « Pure poudre aux yeux, j'étais épuisé par tout ce cirque » (Lunar Park, 2005).

En 1986, le livre avait été publié en français sous le titre Journal d'un oiseau de nuit. Celui-ci indique plus clairement le sujet du livre, puisqu'il est en effet question essentiellement des errements du personnage principal dans le milieu de la nuit. La plus grande partie du récit se contente de relater les différents épisodes de la déchéance de notre anti-héros, mais nous assistons progressivement à sa prise de conscience face au deuil qu'il vit après le décès de sa mère. L'avant-dernier chapitre (La relève de la garde) représente en cela une parenthèse, à l'image du titre Bright Lights, Big City, passage lyrique et bouleversant où le jeune homme verbalise finalement avec son frère tout ce qui l'a propulsé dans son malheur et dans son déni.
« Avant d'apprendre la nouvelle, tu n'aurais jamais cru pouvoir survivre à la mort de ta mère. Déchiré comme tu l'étais entre ta conviction de devoir te jeter sur son bûcher funéraire, et son désir à elle, de ne pas être inutilement pleurée, tu ne voyais pas de réaction susceptible de satisfaire à ces deux conditions. Quand elle est morte, il y avait si longtemps que tu l'appréhendais que tu ne savais plus ce que tu éprouvais. Après son enterrement, tu as plongé en toi-même, cherchant des signes vitaux, pour ne trouver que vide et désolation. Tu as attendu que se manifeste ton chagrin. Tu commences à comprendre qu'il a mis neuf mois à éclater - à la faveur du départ d'Amanda. » (p 162)
Un livre choc, aux personnages politiquement incorrects, qui se cherchent et ne se trouvent pas toujours dans la poudre blanche et d'autres plaisirs fugaces. L'histoire pourrait être redondante, mais par sa brièveté (182 pages), elle se lit rapidement, au même rythme que la vie du personnage qui se déroule sous nos yeux. Il s'agit également d'un témoignage foisonnant de nombreux détails relatifs aux années 80.

Bright Lights, Big City a été adapté au cinéma, par l'auteur lui-même, et réalisé par James Bridges en 1988. Le personnage principal était joué par Michael J. Fox. Il est question d'un remake qui devrait sortir en 2013, réalisé par Josh Schwartz, un jeune scénariste et réalisateur américain.

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Timber Timbre, Creep On Creepin' On (Full Time Hobby/PIAS, 2011)

29 mars 2011

Leslie Muller ou le principe d'incertitude

Leslie Muller ou le principe d'incertitude, Lynn Diamond, Éditions Triptyque, 2011

Dans son dernier roman, Lynn Diamond brosse le portrait d'une génération engagée qui se désillusionnera progressivement et perdra de sa détermination. Le principe d'incertitude, ou théorème d'indétermination évoqué par le titre, fait référence à la théorie d'Heisenberg appliquée à la mécanique quantique. Ici, on la voit plutôt appliquée à la mécanique du cœur, l'incertitude, le doute quant à l'engagement politique et personnel (dans le couple, dans l'amitié omniprésente dans le roman).
Sur plus de vingt ans, nous suivons Leslie, Anna, Josua, Tammy, Lili, Max et quelques autres (qui naissent en cours de récit), engagés à la fin des années 70 au Nicaragua, qui traverse alors une période de troubles et de révoltes importantes.
Amorçant un tournant communiste avec Daniel Ortega, le pays livre une lutte face aux forces financées par les Américains, les Contras.
Josua, en tant que médecin et ancien du Vietnam, vient en aide aux populations locales (au Nicaragua et au Salvador). Tammy et Lili font des reportages vidéo sur le pays et sa révolution.
Leslie vivra, aux côtés de son amant Josua, un épisode violent et traumatisant qui les hantera toute leur vie. Ce chapitre du livre, d'une grande dureté, constitue le tournant de la réflexion de Leslie (épisode au Salvador, chapitres 8 et suivants) et posera les bases de sa relation avec Josua, qui restera instable.

Ce roman circulaire est construit suivant la mémoire fragmentaire de Leslie. Si cela peut sembler déroutant d'un premier abord, la démarche devient véritablement intéressante une fois que les personnages sont bien ancrés dans l'histoire (et cela arrive vite), et que ce morcellement nous permet donc de suivre et de comprendre la pensée de Leslie. Il nous offre également la possibilité de mesurer la part de doute, de nostalgie, qui traverse la vie de Leslie.
« Harry s'était repris en précisant que le terme principe d'incertitude  n'était pas tout à fait juste, il fallait plutôt dire principe d'indétermination. Tammy lui avait demandé si cela pouvait expliquer le morcellement de la mémoire. » (p.197)
Leslie Muller ou le principe d'incertitude est un très beau portrait d'une certaine génération, qui a vécu les années 70 avec tous les espoirs qu'elles portaient, mais qui aujourd'hui se questionne sur la force de ses actions militantes. Ces flottements sont d'ailleurs bien résumés à la fin de l'ouvrage, dans cet échange entre deux hommes de deux générations différentes :
« - J'ai suffisamment milité pour savoir que l'intransigeance et la pureté des intentions ne vont pas toujours ensemble. je le dis sans amertume.
- En somme, nous nous sommes bouché les oreilles, et vous, vous vous êtes fermé les yeux.
- Les idéaux ne sont toujours qu'à la mesure des hommes, ni plus petits ni plus grands. La seule façon de se dépasser est dans l'engagement total, ne cherchons pas ailleurs. Le problème, c'est qu'à force de dépassement, un jour on ne se retrouve plus. On a dépassé notre liberté individuelle; tout se fait en dehors de nous, ce qui est le contraire du sens de la lutte, son antithèse, et si vous me permettez de conclure sans dialectique et pour parler comme les médecins : cela est très grave. En ceci, remarquez, je n'apporte aucune conclusion originale, en cela mon époque et la vôtre se rejoignent. » (p.178-179)
Les désillusions politiques apparaissent chez notre narratrice dès le début des années 80 et assez tôt dans le roman, avec un propos très réaliste, loin de toute naïveté ou misérabilisme :
« Les militants de l'organisation marxiste-léniniste à laquelle j'appartenais quittaient un à un les rangs. C'était une année charnière et l'idée d'une révolution prolétarienne dans un pays qui n'avait pas besoin de réforme agraire devenait nulle et non-avenue ; les nouveaux dirigeants de la Chine trahissaient nos idéaux et nos espoirs, et les syndicats d'ici, sous l'impulsion des luttes ouvrières, avaient, ces deux dernières décennies, bien travaillé. Est-ce que le communisme n'était qu'un moyen d'accéder de manière accélérée au capitalisme ? »  (p.54)
Tous ces extraits permettent de se rendre compte du style impeccable de Lynn Diamond, qui m'avait déjà impressionnée avec Le corps de mon frère, publié en 2002 chez Triptyque. Surnommée la « chercheuse d'âme » par un critique, son talent s'exerce également dans son dernier texte, qui tombe à point nommé en cette période effervescente où les jeunes d'ici - malgré leur accès aux connaissances et à l'information - semblent peu impliqués et indignés, et les plus âgés, blasés.
Quelques références - notamment littéraires - m'ont échappé, mais n'ont pas été un obstacle à la compréhension du propos ni  à l'attachement aux personnages.

[Lætitia Le Clech]

La critique de Marie-Claude Girard dans La Presse
Une entrevue très intéressante dans la revue Le Collectif (journal étudiant de l'Université de Sherbrooke) sur la démarche d'écrivain de Lynn Diamond
La chronique de Julie Laferrière dans Club Social

Humeur musicale : Portishead, Roads (Album Dummy, 1994)

27 mars 2011

Le fils de l'ours père

Le fils de l'ours père, un roman graphique de Nicolas Presl, Éditions The Hoochie Coochie, 2010

Le fils de l'ours père est un livre.
C'est un livre et pourtant il n'y a aucun mot.
Pas de mots, uniquement des images.
Et l'histoire se déroule au travers de ces images, silencieuses, sans nul son pour édulcorer la terrible existence du fils de l'ours père.

Le fils de l'ours père relate donc de façon purement visuelle l'existence de l'ours et son histoire, très humaine...
Au travers d'un dessin particulièrement personnel, Nicolas Presl nous invite à partager toute la violence de l'existence d'êtres simples dont les espoirs se transformeront en calvaire.
Il nous force à ouvrir les yeux, en grand ; à accepter ce que nous voyons et nous oblige à suivre sans que nous ne puissions jamais avoir le choix les angoisses, les questionnements et les accès de démence de l'ours, celui dont la mère est femme et dont le père, mort, était ours.

Quelle place a-t-il dans la société ? Quelle place peut-il obtenir, lui qui n'est ni homme, ni ours et pourtant les deux à la fois ?

Quelle place peut-il donner au chasseur qui aima puis tua son ours de père ? Que peut-il accepter de cet homme, qui est l'époux légitime de sa mère ?

Le fils de l'ours père est très certainement un roman existentialiste.
Il pose la question centrale du choix pour un être qui n'a certainement pas choisi de vivre ainsi, fruit du malheur et d'un moment d'oubli.
Mais plutôt que de s'enliser sur les problèmes de la tolérance de la société vis à vis du métissage, il s'en sert comme terreau pour donner de la profondeur à son personnage et l'obliger à rechercher au plus profond de lui ses propres racines, celles que personne ne lui accordera jamais... à part son père...

Il est certain que j'ai été très touché par l'incroyable richesse de cette histoire muette. Le graphisme, incroyablement riche et précis, offre la possibilité de contempler l'esprit des personnages. Puis, de les accompagner dans leur cheminement psychologique pour sombrer et se relever en même temps qu'eux.

C'est un roman redoutable.
C'est puissant.
C'est ancré dans la terre.

Le fils de l'ours père, les liens du sang, par Nicolas Presl

[François Nicaise]

26 mars 2011

Il pleuvait des oiseaux

Il pleuvait des oiseaux, Jocelyne Saucier, Éditions XYZ, 2011

« Il pleuvait des oiseaux, lui avait-elle dit. Quand le vent s'est levé et qu'il a couvert le ciel d'un dôme de fumée noire, l'air s'est raréfié, c'était irrespirable de chaleur et de fumée, autant pour nous que pour les oiseaux et ils tombaient en pluie à nos pieds. » (p. 81)

Le dernier roman de Jocelyne Saucier, auteure québécoise née en 1948, deux fois finaliste au Prix du Gouverneur général pour ses deux romans La vie comme une image (en 1996) et Jeanne sur les routes (en 2006), nous plonge dans les Grands Feux du Nord de l'Ontario (proche de l'Abitibi), qui ont eu lieu au début du XXe siècle (le plus documenté sur Internet est celui de 1922, qui a entièrement détruit la ville de Haileybury).
« À ce titre, c'est le chapitre sur les Grands Feux qui a été le plus difficile à écrire. "Il ne fallait pas trop en mettre, a-t-elle jugé, c'était déjà assez terrible comme ça." Car si tout est "inventé" dans Il pleuvait des oiseaux, ce passage du livre, lui, est entièrement vrai, même ce bout où les oiseaux meurent en plein vol à cause du manque d'oxygène. » (La Presse, article de Josée Lapointe, 11 février 2011)
À partir de ces événements dramatiques, Jocelyne Saucier a imaginé la quête d'une photographe pour retrouver un des survivants à ces incendies, Ted Boychuck. Elle réalise un projet de photographies avec les personnes (âgées) qui ont vécu ces terribles événements. Boychuck est un élément important, puisque de nombreux témoins de l'époque l'ont connu comme « le garçon qui marchait dans les décombres fumants ». Malheureusement, Boychuck est mort depuis peu dans sa cabane près du lac Perfection, où il s'était retiré pour vivre dans la forêt, loin de la civilisation et de ses amours perdues et impossibles. La photographe est accueillie par Charlie et Tom, qui vivent également isolés du monde. Ils sont protégés des regards extérieurs par Steve et Bruno, qui s'occupent d'un hôtel, peu fréquenté hors période de chasse, et en profitent pour cultiver quelques plants de marijuana près des cabanes des deux vieux. L'arrivée inopinée de Marie-Desneige, la tante de Bruno, internée depuis 66 ans sans raison valable, vient compléter la petite « communauté du lac ». À eux six, ils découvriront et interpréteront les tableaux peints par Boychuck, en tout 367 tableaux racontant les Grands Feux.
Ils passeront ainsi une année ensemble, au rythme des saisons, en harmonie avec la nature, découvrant l'amour pour certains, attendant la mort pour d'autres.

Livre poétique sur la vieillesse, la mort, l'amour et la nature, Il pleuvait des oiseaux se lit avec émotion et la marginalité de ses personnages éveille chez le lecteur beaucoup de tendresse.
La photographe, Bruno, puis Steve nous offrent tour à tour leurs points de vue sur les événements et l'origine de cette rencontre improbable entre ces êtres solitaires et leurs sentiments sur les autres protagonistes. 
Puis le narrateur devient le témoin de la nouvelle vie qui s'organise dans cette petite communauté  improvisée du Nord de l'Ontario. Décidément, le Nord du Canada inspire de très beaux textes à nos auteurs (voir l'une de mes dernières chroniques).
À ce sujet, l'auteure, née au Nouveau-Brunswick, mais Abitibienne depuis 30 ans, s'exprime : « Le Nord m'inspire. Si on sent cet esprit de liberté, c'est parce que c'est encore un pays neuf, où tout est possible. » (entrevue dans La Presse, avec Josée Lapointe, 11 février 2011)
 « J'avais fait des kilomètres et des kilomètres de route sous un ciel orageux en me demandant si j'allais trouver une éclaircie dans la forêt avant la nuit, au moins avant que l'orage n'éclate. Tout l'après-midi, j'avais emprunté des routes spongieuses qui ne m'avaient menée qu'à des enchevêtrements de pistes de VTT, des chemins de halage forestier, et puis plus rien que des mares de glaise, des lits de sphaigne, des murs d'épinette, des forteresses noires qui s'épaississaient de plus en plus. » (p.11)
Œuvre remarquable, Il pleuvait des oiseaux est à lire pour apprendre de nos aînés et saisir les précieux petits moments que la vie et la nature nous offrent. Encore une auteure québécoise incontournable !


[Lætitia Le Clech]

L'article intégral dans La Presse


Humeur musicale : Smooth, The Parade (Do You like?, 2009)

18 mars 2011

La nuit sur les ondes

 

La nuit sur les ondes, Elizabeth Hay, Éditions XYZ, 2011 (2007 pour la première parution en anglais), traduit par Hélène Rioux




« T'arrive-t-il de te demander où va ta voix ? 
Elizabeth Hay a vu cette question épinglée au mur où elle travaillait dans les années 1970 alors qu’elle était journaliste à Yellowknife pour la radio de CBC. Cette phrase est plus tard devenue l’inspiration pour Late Nights on Air, roman pour lequel elle a remporté, en 2007, le Scotiabank Giller Prize, le plus important prix littéraire au Canada pour les textes de fiction. »
(Extrait de l'article très intéressant de Leata Lekushoff publié en septembre 2008 dans la revue Pour parler profession, revue de l'ordre des enseignantes et enseignants de l'Ontario)

Harry Boyd, animateur radio déchu, se retrouve coordonnateur puis directeur par intérim de la station locale de la CBC à Yellowknife, en 1974.
Sa petite équipe comprend Eleanor Dew, fidèle secrétaire, Eddy, technicien californien énigmatique, Andrew McNabb, le monteur, le journaliste Bill Thwaite, Ralph Cody, pigiste responsable des recensions de livres et photographe à ses heures, et les animateurs Jim Murphy, Dido Paris et Gwen Symon, ces deux dernières nouvellement arrivées dans la capitale des Territoires du Nord-Ouest. Gwen préfère travailler dans l'ombre, mais elle sera propulsée - après beaucoup de travail - à l'animation de nuit.
Plusieurs événements dramatiques viendront bouleverser le petit groupe, sur fond de lutte politique contre la construction d'un pipeline sur le territoire des dénés (ethnie du nord-ouest du Canada qui a été la première à s'établir dans les Territoires du Nord-Ouest), et d'expédition dans le Grand Nord, inspirée par l'explorateur des régions Arctiques John Hornby, mort de faim près de la rivière Thelon, en compagnie de ses deux compagnons Edgar Christian et Harold Adlard.

Ce roman d'Elizabeth Hay, auteure canadienne qui a publié sept livres (nouvelles et romans) depuis 1989, explore tout d'abord le milieu de la radio, qu'elle connaît bien, ayant été elle-même animatrice et journaliste pour la radio de Radio-Canada à Yellowknife, Winnipeg et Toronto.
Ayant moi-même tâté du micro pendant quelques années, notamment sur les ondes du 102, 3 FM à Montréal, j'ai été très enthousiasmée par cet aspect du texte, qui nous propose dans une première et longue partie de nombreux superbes passages à propos de la voix : 
« À quatre ans, Gwen avait une robe d'été jaune imprimée de cornets de crème glacée. Manger une glace vêtue de cette robe, la regarder fondre et se désintégrer pendant que les jolis cornets sur sa robe demeuraient gelés, impeccables, lui donnait une sensation assez semblable à celle qu'elle éprouvait en voyant les mots tapés sur la page devenir un gros dégât dans sa bouche.» (p. 76)
« Tu dois entrer dans la nouvelle, dit-il à Gwen avec une touche d'impatience dans la voix. Entre en elle et laisse tes yeux bouger jusqu'à la fin de la ligne, puis à la ligne suivante, ta voix comprendra et suivra. Lis comme si tu cherchais le sens des mots. » (p. 77)
« En ondes, dans la lumière tamisée de la cabine, elle allait vers les maisons avec sa voix, le long de chemins couverts de feuilles, sous la voûte des arbres, et personne ne s'occupait d'elle. » (p. 110)
« Cette fille était parvenue à lacer la chaussure souple de sa voix » (p. 111)
Autant de passages où une traduction précise et fine était obligatoire. Pari réussi pour la traductrice Hélène Rioux, également auteure. Hélène Rioux est aussi la traductrice du roman de Yann Martel, Self, qui a été finaliste pour le prix du Gouverneur général en 1998.

Elizabeth Hay nous présente donc un témoignage très vivant et réaliste de ce que furent le journalisme et la technique radiophonique dans les années 70. Comment se fabriquait une émission, comment se montait un reportage journalistique enregistré sur bandes, comment se faisait la mise en ondes, etc. Une réalité que nous ne connaissons plus aujourd'hui, ère de l'immédiateté et du numérique. C'est très plaisant de retourner, grâce à ce texte, à la lenteur, à l'observation, à la minutie. Gwen par exemple se plaît à enregistrer toutes sortes de sons dans la nature, des chants d'oiseaux au bruit des moteurs, en passant par des bribes de conversations dans un café, elle ne se sépare jamais de son enregistreuse...

Les différents protagonistes apprennent à se connaître et plusieurs histoires d'amour et d'amitié se nouent et se dénouent, avec, dans leurs sillages, jalousie, mensonge, trahison et tristesse.
Ils se sont tous retrouvés dans cette partie éloignée du monde, ce Grand Nord, pour des raisons différentes et parfois mystérieuses, mais ils partagent tous une profonde attirance pour ces contrées froides.
Chacun mène son propre combat, Harry contre la télé qui prend de plus en plus d'importance face à la radio, Dido et Eddy un combat politique parfois radical contre la construction du pipeline, Gwen un combat contre elle-même et ce qu'elle ne veut pas être. Eleanor, de son côté, se tournera vers la spiritualité pour trouver un sens à sa vie.
La deuxième partie du livre voit se développer tous ces liens qui vont nous mener à l'ultime acte de cette histoire, consacré à une expédition qu'Harry, Gwen, Ralph et Eleanor préparent minutieusement, et où là encore, l'auteure nous offre de magnifiques descriptions du Grand Nord, qui la fascine visiblement.
 « Quand ils se relevèrent, leur regard enregistra pleinement les espaces infinis nordiques. Chaque pied de ces plaines étales, de ces collines érodées était aussi détaillé que le petit fragment sur lequel ils se tenaient. » (p. 295)
L'auteure précise dans ses remerciements qu'elle avait en tête, durant l'écriture de son roman, la  « merveilleuse biographie » de Georges Whalley sur John Hornby, The Legend of John Hornby (Macmillan of Canada, 1962), biographie à laquelle les personnages se réfèrent souvent.
Le dernier combat de la petite équipe, cette difficile expédition (en canot, avec le portage que ça implique, et les rencontres inhérentes au Grand Nord : grizzly, caribous, boeufs musqués...) sur les traces de l'explorateur qu'ils admirent, les transformera radicalement et nous vivons ce drame final pleinement avec eux.

Ce roman enthousiasmant nous entraîne dans une contrée du Canada peu explorée dans la littérature contemporaine. Les éditions XYZ ont eu une belle initiative en publiant la traduction de ce magnifique texte, à la fois nostalgique d'une époque révolue, mais qui a également une certaine résonance aujourd'hui, notamment par sa vision de l'opposition de l'homme à la nature, et par sa fine étude des rapports humains, éternellement complexes...


[Lætitia Le Clech]

La critique de La Presse, par Josée Lapointe
Le site de l'auteure Elizabeth Hay
Les éditions XYZ


Humeur musicale : Miles Davis, Kind Of Blue (Columbia, 1959), en hommage à ce chef-d'oeuvre du jazz malencontreusement rebaptisé dans le livre King of Blue... (p.109)

09 mars 2011

Purge

Purge, de Sofi Oksanen, Éditions Stock, Cosmopolite, 2010 pour la traduction française (traduit du finnois par Sébastien Cagnoli)

Zara, jeune femme de Vladivostok émigrée à Berlin avec l'espoir d'une vie meilleure, se retrouve exploitée par un proxénète mafieux, sadique et dangereux. À l'occasion d'un voyage en Estonie, elle s'enfuit et échoue chez Aliide Truu, près de Koluvere.
L'Estonie, libérée depuis peu du joug russe (1991), après avoir été occupée par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale, vit des changements importants et essaie surtout de se remettre de plus de 50 ans de domination communiste violente et répressive.
Zara n'est pas arrivée chez cette vieille femme par hasard et le lien qui les unit sera dévoilé au lecteur au fur et à mesure, au moyen de retours dans le passé et de retranscriptions de lettres d'un certain Hans et de rapports secrets.

Si la lecture de la première partie m'a semblé laborieuse, l'évolution du drame et la compréhension historique du pays ne laissent pas indifférent par la suite. L'écriture s'attache aux petits détails insignifiants avec une telle précision que l'on ressent exactement ce qui est écrit, les odeurs, les sons, mais aussi les émotions beaucoup plus subtiles, peur, culpabilité, effroi. Et ce, malgré un style dur et froid, aux silences pesants et aux non-dits omniprésents, qui empêchent de tout de suite rentrer dans l'histoire.
L'auteure explique : «Ce qui m'attire avant tout, ce sont les destins bâillonnés, les personnages muets, les histoires tues. S'approcher du non-dit et tenter de l'articuler, n'est-ce pas l'essence même de l'écriture ?»
(Le Monde - 09 septembre 2010)
L'horreur est palpable à tous les chapitres de ce roman, souvent courts et aux titres curieusement anodins et légers (Les tribulations d'Aliide Truu, L'armoire contient la valise de la grand-mère, laquelle contient l'anorak du grand-père...), de l'expérience de la jeune Zara comme "prostituée de l'Est", exploitée et méprisée, jusqu'à l'humiliation d'Aliide lors d'interrogatoires violents, en passant par le sort d'Ingel, la sœur d'Aliide, et de sa fille Linda, ou  bien encore les mensonges malsains dans lesquels s'enfonce Aliide. Tous ces drames - vécus à différentes époques - sont reliés par un fil ténu, celui de l'Histoire avec un grand h.

Ce livre frôle et explore de nombreux sujets amenant une réflexion profonde, notamment sur l'exploitation des humains,  et particulièrement des femmes, que ce soit pour une idéologie, un régime, ou pour l'argent, le sexe ou le pouvoir.
Pour purger ces abcès qui purulent en secret comme des rivières souterraines, Sofi Oksanen a lu tout ce qu'elle a pu trouver sur le viol en temps de conflit. «Les victimes présentent toutes le même genre de traumatismes, souligne-t-elle. Elles se lavent sans arrêt, le corps, les mains, et évitent de regarder les autres dans les yeux... C'est pour ça qu'au début j'avais conçu Purge comme une pièce de théâtre. Le théâtre vous force à regarder en face ce qui est fait pour rester caché.»
(Le Monde - 09 septembre 2010)
Les seules lumières que l'on entrevoit dans cet ouvrage sont l'amour absolu d'Ingel et Hans, personnages incarnant la pureté (idéologique et amoureuse) et la sincérité, et la rédemption de Zara, qui personnifie alors l'avenir d'une Estonie nouvelle et libérée.

Sofi Oksanen est Finlandaise et Estonienne. Purge (Puhdistus) est son troisième roman (à seulement 34 ans!) et elle a reçu de nombreuses distinctions, les plus prestigieuses étant celles reçues dans son pays (équivalentes au Goncourt français), ainsi que le prix Femina étranger en France.
L'Estonie n'est qu'à deux heures de bateau d'Helsinki, en Finlande. Aujourd'hui, c'est une destination très prisée par les Finlandais, particulièrement depuis le 1er janvier 2011, date à laquelle le pays a intégré la zone euro.
Des dizaines de drapeaux estoniens flottent fièrement sur la place principale à Tallinn et plus personne n'est exécuté pour en posséder un chez soi. Les choses on changé pour le mieux et Purge permettra de ne jamais oublier jusqu'où la guerre et la répression peuvent nous amener, dans les plus profonds retranchements de l'âme humaine.
La purge prend ici le sens de purification, de catharsis, et se passe à plusieurs niveaux : se purger de la domination soviétique, ou de l'occupation allemande, se laver de la culpabilité, se purger de la peur pour arriver à la rédemption. Elle fait aussi bien sûr référence aux purges staliniennes.

Excellent article de Libération, par Frédéric Roussel


[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Jimmy Hunt, Jimmy Hunt (Grosse Boîte, 2010)

27 février 2011

Nagasaki

Nagasaki, Eric Faye, Editions Stock, 2010

Le titre de ce très court roman ainsi que l'histoire présentée en quatrième de couverture m'ont incité à acquérir le dernier ouvrage d'Eric Faye.

Grand prix de l'Académie française, il narre un fait divers japonais assez insolite : un cadre d'une station météorologique vit seul son morne quotidien, entre un boulot qui l'occupe jusqu'au soir et sa vie tranquille tranquille quand il rentre chez lui.
Et c'est dans son habitation, précisément, qu'il constate des choses étranges. Des détails qui diffèrent entre son départ et son retour.
Il a l'impression que son univers familier est chaque fois légèrement différent. Ainsi au bout de quelques temps il commence à se poser des questions...  : «Tiens j'avais pourtant rangé mes knackis ici ??!!» ou encore « Mais j'étais pourtant certain qu'il y avait 367 sucres blancs et 7 roux dans mon sucrier. Mazette ! »...
Se demandant s'il n'est pas en train de devenir fou, il décide de monter une petite caméra, de la connecter sur Internet et de voir ce qui se passe chez lui quand il n'y est pas, tout cela depuis son bureau...
Et... Ta daaam ! Rapidement, il comprend pourquoi ses rations de weetabix maigrissent chaque jour un peu plus ; et ça c'est vraiment un mystère parce que je sais pas si vous avez gouté, mais c'est vraiment dégueu.

Bon, ben, il découvre le pot aux roses et puis après s'ensuit l'histoire malheureuse de la petite souris qui a mangé les weetabix et qui a oublié de bien refermer le paquet pour ne pas se faire prendre.

Et puis, une fois la torture de son histoire passée - oui c'est vraiment triste, mais en même temps, que c'est ennuyeux! - le roman s'achève sur une condamnation de la méchante société capitaliste ? Non. Sur une critique alors ? Mouais. Je sais pas trop en fait. Ça se termine un peu comme un flan, à plat, très à la française, un peu en queue de poisson genre "là il faut que je finisse l'histoire et que je passe à autre chose".

Alors je suis un peu méchant, méchant. D'autant que j'ai beaucoup apprécié l'écriture et que le lieu et le sujet de départ avaient tout pour m'attirer.
Hélas, ce roman est mou, les personnages sont insipides et la morale à la française sonne comme une vieille rengaine à la Yann Arthus-Bertrand : que c'est fatiguant à la fin... Les gens ont des yeux, des oreilles et une cervelle qui fonctionnent dans la plupart des cas. Pas besoin d'en rajouter encore une couche supplémentaire...

C'est dommage et en même temps, j'avoue que j'ai envie de lire un autre livre de cet auteur, de lui donner une autre chance, parce qu'il écrit bien et que c'est quand même assez rare de nos jours.

Mais peut-être ai-je trop baigné dans un univers nippon pour être dépaysé ? Il est vrai qu'en rajoutant le côté "exotique" de la société japonaise, les us et coutumes, les travers, le mode d'habitation, etc... Peut-être cela rend-il le récit moins faiblard ? Hélas, je suis assez mal placé pour le dire. J'attends bien évidemment vos remarques à ce sujet.

Il se trouve que cet ouvrage faisait partie de ma petite sélection de voyage. Heureusement, il était bien accompagné... Très très bien accompagné par Invisible, de Paul Auster... Qui n'a rien à voir. Que je ne pourrai donc pas comparer. Qui lui, m'a vraiment happé...

Nagasaki, Un Vide Japonais par Eric Faye

[François Nicaise]


Humeur musicale : Antoine Corriveau, St-Maurice / Logan (indépendant, 2011)

23 février 2011

Pildiblog, blogue du photographe Remo Savisaar

Copyright Remo Savisaar

Je n'ai pas pour habitude de faire cela sur ce blogue, mais je vous présente aujourd'hui un blogue photographique que je ne me lasse pas de contempler chaque jour. C'est sûr, il faut aimer la nature et les animaux. L'auteur, Remo Savisaar, les aime tellement, qu'il arrive à en faire des clichés absolument magnifiques. Je ne sais même plus comment je suis tombée sur ce site, surtout qu'il s'agit d'un photographe animalier estonien et qu'on ne comprend donc rien aux textes. J'ai juste trouvé, en faisant quelques recherches, qu'il était né en 1978 à Tartu, en Estonie, et que depuis 2005, il photographie la nature, passion devenue métier. Il publie sur son blogue une nouvelle photo chaque jour.

Humeur musicale : Anouar Brahem, Conte de l'incroyable amour (ECM Records, 2000)

22 février 2011

Polyte

Polyte, Savinien Mérédac, 2011, éditions Jean-Claude Lattès pour la nouvelle édition. Livre reçu dans le cadre d'un partenariat entre BOB (Blog-O-Book) et les éditions JC Lattès. Merci à eux !

Écrit en 1926, cet ouvrage est considéré comme le chef-d'œuvre de la littérature mauricienne. Il a été perdu pendant de longues années, puis retrouvé et réédité.
Savinien Mérédac, de son vrai nom Auguste Esnouf, est né à Port-Louis en 1880. Il mène, parallèlement à son métier d'ingénieur, une vie littéraire intense. Il fonde une revue, publie des essais et un livre pour enfants, puis en 1926 Polyte. Il meurt en 1939 en laissant plusieurs manuscrits, dont un journal (notes de l'éditeur).

Polyte, c'est Hippolyte Lavictoire, un pêcheur dans la soixantaine, bourru et autoritaire, qui décide de se marier avec Rebecca Sansdésir, beaucoup plus jeune que lui, afin d'assurer la descendance que sa précédente femme ne lui a pas donnée avant de mourir.
Lorsque Rebecca tombe enceinte, Polyte a tout à coup des doutes sur sa paternité. Soupçonneux et jaloux, il ignorera son enfant, Samuel, jusqu'à ses 15 ans où le dénouement sera forcément dramatique...

Écrit dans une langue savoureuse, ce roman étonne par son modernisme qui jamais ne nous fait penser que l'action se passe au début du XXème siècle.
L'auteur parsème son récit de créole mauricien, qui, s'il n'est pas totalement compréhensible pour le lecteur lambda, se laisse apprivoiser par ses sonorités chantantes et ses images vivantes. D'ailleurs, même le français que l'on trouve dans ce livre est souvent imagé... Il y a même parfois un petit quelque chose du joual québécois (Astheure/A-c't'hère) !
- A-c't'hère, allons prendre un petit baquet au coin de la rue, là même-là ; nous l'avons bien gagné! Regardez, je «crache coton» ! (p.83)
Pour qui a eu la chance de voyager à l'Île Maurice, il est agréable de retrouver tous ses noms magiques de villages et de lieux, tels que Grand Gaube (où se déroule principalement l'action, au nord de l'île), l'île Plate, l'île Ronde, le Coin-de-Mire, Triolet, Pointe aux Piments... Lieux magiques qui, aujourd'hui, sont des destinations de vacances prisées par les jeunes mariés...

Mais dans Polyte, ce décor enchanteur ne sert justement que de décor, puisque toute la méchanceté et la rancœur humaines se retrouvent dans le personnage d'Hippolyte, qui en plus d'être jaloux de façon maladive, déteste violemment la population "Malbare", terme péjoratif (à l'île Maurice, car à l'Île de la Réunion voisine, il est très utilisé dans le langage courant) désignant les Indiens de l'Île Maurice, et fait preuve d'un racisme très affirmé face à eux.
Le malaise nous tient en haleine tout au long du roman qui se lit d'ailleurs très rapidement. Quelques personnages lumineux ont beau traverser ce récit, l'ombre malveillante de Polyte revient sans cesse  hanter les pages de cette belle découverte littéraire.

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : These New Puritans, Hidden (Domino Records, 2010)

21 février 2011

L'indésirable

L'indésirable, Sarah Waters, Éditions Alto, 2010, traduit de l'anglais par Alain Defossé (Titre original : The Little Stranger)

Magnifique objet ainsi que magnifique lecture, L'indésirable, le dernier de Sarah Waters, entraîne le lecteur dans une histoire effrayante où parapsychologie et chronique sociale se côtoient.

Le Dr Faraday exerce dans une petite ville du comté de Warwickshire, juste après la Seconde Guerre mondiale. Il est appelé à Hundreds Hall, un immense manoir autrefois richissime, désormais en totale déréliction, afin de soigner Betty, la domestique du domaine. Ce sera l'occasion pour lui de se lier d'amitié avec la famille Ayres, qu'il a déjà côtoyée alors qu'il était jeune enfant. Caroline et Roderick vivent  désormais pauvrement avec leur mère et le chien de Caroline, Gyp. La fortune de la famille s'est envolée avec la guerre et ne permet plus de rénover cette bâtisse trop grande pour eux trois.
À partir de là et sur plus de 500 pages, le Dr Faraday sera le témoin de phénomènes inexpliqués et dramatiques se déroulant à Hundreds Hall. Parallèlement à ce récit troublant, les liens entre le Dr Faraday et la famille Ayres se développeront au delà des conventions sociales de l'époque.

Sarah Waters, née au Pays de Galles en 1966, a été libraire et enseignante avant de se lancer dans l'écriture. Son premier roman, Caresser le velours (Tipping the Velvet) a eu un tel succès qu'il a été adapté pour la télévision anglaise (et les deux suivants également). Considérée comme une auteure de la littérature gaie et lesbienne, Sarah Waters s'est également - et surtout - intéressée à la vie londonienne au XIXème siècle (époque victorienne), puis à la Seconde Guerre mondiale et à l'après-guerre.
Elle explore avec succès un nouveau style dans L'indésirable, et même si le récit peut comporter quelques longueurs, son roman côtoie tour à tour Dickens,  Poe et Jane Austen...

Véritable chronique sociale de l'Angleterre de l'après-guerre, L'indésirable poursuit là où Ronde de nuit (son précédent roman) s'était arrêté : la portée dramatique de la Seconde Guerre mondiale et les drames personnels qui se jouaient dans Ronde de Nuit éclipsaient quelque peu la transformation sociale de l'Angleterre de cette époque. Dans L'indésirable, l'auteure met sur le même pied le côté fantastique et le côté social afin de développer toute la portée dramatique de son histoire. Si bien que même le lecteur se trouve confronté aux angoisses du narrateur, flirtant avec la folie...
Le vocabulaire est riche, et les descriptions d'Hundreds Hall absolument vivantes, faisant de la maison un personnage à part entière.

L'édition offerte par la maison Alto est un véritable bijou, nous donnant l'impression de feuilleter un vieux grimoire. Sa tranche non ébarbée ressemble à beaucoup de livres des éditions anglophones et lui confère une touche vieillotte.
Sarah Waters, avec L'indésirable, était en nomination pour le Man Booker Prize for Fiction 2009, pour la deuxième fois, après sa nomination en 2006 pour Ronde de nuit (The Night Watch).

Le site de l'auteure
L'article dans La Presse
L'article du Devoir


[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Younger Brother, Vaccine (Twisted Records, 2011) 

02 février 2011

Deux livres bien différents et excellents

La petite et le vieux, Marie-Renée Lavoie, XYZ éditeur, Collection Romanichels, 2010
Infrarouge, Nancy Huston, Actes Sud / Leméac, 2010


Les éditions XYZ proposent une petite collection appelée Romanichels, qui nous fait découvrir de jeunes auteurs québécois. C'est le cas avec le roman de Marie-Renée Lavoie, La petite et le vieux, publié l'année dernière.
L'auteure est née en 1974 dans le quartier Limoilou, à Québec. Elle détient une maîtrise en littérature québécoise de l’Université Laval. Elle enseigne présentement la littérature au collège Maisonneuve, à Montréal.
Dans ce premier roman (Marie-Renée Lavoie nous explique dans cette entrevue qu'elle a écrit d'autres romans, notamment un qui a été publié par son école secondaire), nous suivons les péripéties d'Hélène, petite fille de huit ans qui rêve d'une vie héroïque, comme dans son feuilleton préféré, Lady Oscar.
Hélène prétend avoir dix ans, ce qui lui permet de distribuer les journaux dans son quartier de Limoilou, à Québec. Elle vit avec son père, un peu toujours triste et porté sur l'alcool, et sa mère très autoritaire, et puis «c'é toute!», ainsi que ses sœurs qu'elle adore, surtout la petite dernière, Catherine.
Elle se lie d'amitié avec le vieux Roger, son nouveau voisin qui attend tranquillement la mort à longueur de journée, accompagné de quelques bières. Cette relation va la confronter à plusieurs événements et l'aider à avoir un regard différent sur sa famille et sa vie. Hélène, qui préfère tout de même qu'on l'appelle Joe, va mûrir et grandir avec sa vision "allumée" de la vie et dans un imaginaire très coloré.
Le langage très vivant d'Hélène n'enlève rien à sa candeur ni à son romantisme. Hélène joue les p'tites tough, mais au fond elle veut juste aider tout le monde, y compris ses parents en leur donnant l'argent qu'elle gagne en distribuant les journaux ou en travaillant au bingo du quartier.
Pierre Foglia, dans sa chronique du 20 avril 2010, écrit à propos de ce livre : « si vous ne lisez pas ce livre-là non plus, alors c'en est bien fini de la lecture, celui-là a vraiment été écrit pour être lu, croyez-moi.»
La petite et le vieux est un effet un moment de lecture comme on les aime, frais, imaginatif et authentique. Un moment de plaisir, malgré les malheurs qui y sont narrés, les petits malheurs de la vie de tous les jours que la petite Hélène reçoit comme des épreuves à surmonter avec courage et humilité.

L'entrevue à l'émission Vous m'en lirez tant, le 6 juin 2010
La critique dans La Presse, par Sylvie St-Jacques
La critique du Devoir par Suzanne Giguère



Dans un tout autre style, chez Leméac/Actes Sud, j'ai découvert le dernier livre de Nancy Huston, Infrarouge.
L'histoire est celle de Rena, photographe, passionnée de Diane Arbus, une photographe américaine au destin tragique, qui va passer une semaine à Florence avec son père et sa belle-mère. Elle laisse à Paris son jeune amoureux, Aziz.
Le récit est découpé selon les jours de la semaine passés dans la ville italienne et se partage entre les moments présents que Rena passe avec son père et sa belle-mère, à la découverte des musées florentins et de la Toscane, et les évocations du passé de l'héroïne, pensées souvent provoquées par la vision des différentes œuvres d'art. Au moyen de confidences que Rena fait à son amie imaginaire Subra (anagramme d'Arbus), on découvre le passé trouble et tumultueux de Rena et sa famille, ce qui nous permet également de comprendre sa relation incertaine avec son père.
L'enfer appréhendé par Rena se présente tel que prévu, l'entraînant dans la colère, l'incompréhension, puis peu à peu l'acceptation et le pardon. Parallèlement à la relation père/fille, Rena nous parle de son approche photographique, fixer sur une pellicule spéciale, infrarouge, les zones de chaleur des corps d'hommes qu'elle aime à photographier pendant la jouissance sexuelle ou juste après cette extase.
 
L'auteure Nancy Huston nous livre ici une réflexion très intéressante sur plusieurs sujets qui traversent son œuvre de façon régulière : la sexualité, les rapports entre les hommes et les femmes, l'art, la maternité. Elle voulait montrer « comment les femmes réfléchissent aux hommes », en leur donnant un regard propre, ce qui est plutôt rare dans la littérature, comme elle a pu le constater trop souvent.
Nancy Huston précise : « Infrarouge est une grande déclaration d'amour aux hommes, dit-elle. C'est un livre sur les hommes. Les machos ne sont pas les vrais hommes. Les vrais hommes n'ont pas besoin de tous les atours dont se servent les machos.»
Et si je m'attendais à un livre très sexuel, ces fameuses scènes très bien écrites et fort agréables (ce qui est rare) sont toujours intégrées de façon à servir le récit et à mieux connaître cette femme audacieuse (aux dires de l'auteure) mais aussi un peu perdue.
Florence, la ville du beau, la ville du David parfait de Michel-Ange, merveilleusement bien décrite par l'auteure (ça donne envie d'y retourner!), se prête d'ailleurs elle aussi à des pensées sensuelles. Et dans cette ville, Rena ira à la rencontre de ses dernières résistances face aux hommes, face à son père et aussi face à une mère absente, disparue, pièce manquante dans le puzzle de la vie de l'héroïne.
 
Une entrevue dans Paris-Match
La critique dans La Presse, par Éric Clément


[Lætitia Le Clech]

En écrivant ceci, j'écoute Beirut, Gulag Orkestar (Ba Da Bing, 2006)

30 janvier 2011

Petit jeu

Ma mère m'a invitée à jouer à un petit jeu littéraire pendant que j'étais à l'étranger, et puis, j'ai complètement oublié.
Je viens de m'en souvenir, et même si ce n'est plus vraiment d'actualité, je me suis prêtée à l'exercice. Même si, également, nous nous étions faits la remarque dans les commentaires sur ce jeu que ce palmarès était purement anglo-saxon et donc pas vraiment représentatif pour des lecteurs francophones.
Mais laissez moi vous expliquer le jeu : il s'agit de sélectionner dans une liste préétablie de 100 œuvres littéraires toutes celles que nous avons lues. Il paraît que c'est la BBC qui a commandité ce "sondage" en affirmant que la majorité des gens ont lu 6 livres ou  moins de cette liste.
Have you read more than 6 of these books? The BBC believes most people will have read only 6 of the 100 books listed here. Instructions: Bold those books you've read in their entirety. Italicize the ones you started but didn't finish or read only an excerpt.

Finalement, ça m'en fait 32 de cette liste que j'ai lus dans ma vie de lectrice qui est loin d'être terminée. Quelques livres de cette liste, pas encore lus, font partie des livres que je veux lire un jour (comme Les enfants de minuit de Salman Rushdie, Le Comte de Monte Christo d'Alexandre Dumas, Mémoire d'une Geisha d'Arthur Golden, ou Ulysses de James Joyce).

En étant un grand lecteur, on a toujours tendance à se dire qu'il y a plein de livres qu'on ne connait pas, surtout au niveau des livres dits "classiques". Mais cela ne veut pas dire que les auteurs plus contemporains que nous lisons peut-être plus volontiers ne sont pas bons eux aussi. Cela ne fait que nous montrer les trésors littéraires qui nous entourent, l'immense diversité de la littérature, et le bonheur que celle-ci peut nous procurer. Chaque lecteur peut créer sa propre liste de 100 œuvres littéraires qui ont ou auront marqué sa vie.
Tiens, si on s'essayait ? ;-)

1 Pride and Prejudice - Jane Austen

2 The Lord of the Rings - JRR Tolkien
(cela a été mon initiation à ce style et les seuls que j'ai lus...)

3 Jane Eyre - Charlotte Brontë

4 Harry Potter series - JK Rowling
(j'avoue, je suis fan)

5 To Kill a Mockingbird - Harper Lee

6 The Bible

7 Wuthering Heights - Emily Brontë

8 Nineteen Eighty Four - George Orwell
(immense livre - lecture obligatoire à l'école je crois)

9 His Dark Materials - Philip Pullman

10 Great Expectations - Charles Dickens

11 Little Women - Louisa May Alcott

12 Tess of the D’Urbervilles - Thomas Hardy

13 Catch 22 - Joseph Heller

14 Complete Works of Shakespeare (j'ai eu un trip Shakespeare à l'adolescence et je crois avoir tout dévoré - c'était juste après avoir vu Beaucoup de bruit pour rien au cinéma en 1993)

15 Rebecca - Daphné Du Maurier

16 The Hobbit - JRR Tolkien
(voir le numéro 2)

17 Birdsong - Sebastian Faulks

18 Catcher in the Rye - JD Salinger
(Immense livre qui a créé tout un imaginaire dans ma tête autour de la ville de New York et de Central Park en particulier)

19 The Time Traveler’s Wife - Audrey Niffenegger

20 Middlemarch - George Eliot

21 Gone With The Wind - Margaret Mitchell

22 The Great Gatsby - F Scott Fitzgerald

23 Bleak House - Charles Dickens

24 War and Peace - Leo Tolstoy

25 The Hitch Hiker’s Guide to the Galaxy - Douglas Adams

26 Brideshead Revisited - Evelyn Waugh

27 Crime and Punishment - Fyodor Dostoyevsky

28 Grapes of Wrath - John Steinbeck
(lecture d'école)

29 Alice in Wonderland - Lewis Carroll

30 The Wind in the Willows - Kenneth Grahame

31 Anna Karenina - Leo Tolstoy

32 David Copperfield - Charles Dickens

33 Chronicles of Narnia - CS Lewis

34 Emma -Jane Austen

35 Persuasion - Jane Austen

36 The Lion, The Witch and the Wardrobe - CS Lewis

37 The Kite Runner - Khaled Hosseini
 
(lu récemment, j'en ai parlé ici)

38 Captain Corelli’s Mandolin - Louis De Bernieres

39 Memoirs of a Geisha - Arthur Golden

40 Winnie the Pooh - A.A. Milne

41 Animal Farm - George Orwell

42 The Da Vinci Code - Dan Brown

43 One Hundred Years of Solitude - Gabriel Garcia Marquez
 
(lu récemment, j'en ai parlé ici)

44 A Prayer for Owen Meany - John Irving
(John Irving est l'un de mes auteurs préférés)

45 The Woman in White - Wilkie Collins

46 Anne of Green Gables - LM Montgomery

47 Far From The Madding Crowd - Thomas Hardy

48 The Handmaid’s Tale - Margaret Atwood

49 Lord of the Flies - William Golding

50 Atonement - Ian McEwan

51 Life of Pi - Yann Martel
(lu en anglais, pour le coup)

52 Dune - Frank Herbert

53 Cold Comfort Farm - Stella Gibbons

54 Sense and Sensibility - Jane Austen
(lu à l'adolescence après avoir vu le film d'Ang Lee avec l'immense Emma Thompson)

55 A Suitable Boy - Vikram Seth

56 The Shadow of the Wind - Carlos Ruiz Zafon

57 A Tale Of Two Cities - Charles Dickens

58 Brave New World - Aldous Huxley
 
(livre culte pour moi)

59 The Curious Incident of the Dog in the Night-time - Mark Haddon

60 Love In The Time Of Cholera - Gabriel Garcia Marquez


61 Of Mice and Men - John Steinbeck

62 Lolita - Vladimir Nabokov
 
(Lu après avoir vu le film d'Adrian Lyne en 1997)

63 The Secret History - Donna Tartt

64 The Lovely Bones - Alice Sebold

65 Count of Monte Cristo - Alexandre Dumas

66 On The Road - Jack Kerouac
(livre culte)

67 Jude the Obscure - Thomas Hardy
(lu après avoir vu le film incroyable réalisé par Michael Winterbottom, avec Kate Winslet)

68 Bridget Jones’s Diary - Helen Fielding

69 Midnight’s Children - Salman Rushdie

70 Moby Dick - Herman Melville
(lu récemment)

71 Oliver Twist - Charles Dickens

72 Dracula - Bram Stoker

73 The Secret Garden - Frances Hodgson Burnett

74 Notes From A Small Island - Bill Bryson

75 Ulysses - James Joyce

76 The Inferno – Dante

77 Swallows and Amazons - Arthur Ransome

78 Germinal - Emile Zola(lecture obligatoire à l'école, ainsi que plusieurs autres de Zola. À l'époque j'avais du mal, j'ai appris à apprécier)

79 Vanity Fair - William Makepeace Thackeray

80 Possession - AS Byatt

81 A Christmas Carol - Charles Dickens

82 Cloud Atlas - David Mitchell

83 The Color Purple - Alice Walker

84 The Remains of the Day - Kazuo Ishiguro

85 Madame Bovary - Gustave Flaubert
(voir le numéro 78)

86 A Fine Balance - Rohinton Mistry
(L'un de mes livres préférés au monde. Je l'ai évoqué ici, au tout début de ce blogue)

87 Charlotte’s Web - E.B. White

88 The Five People You Meet In Heaven - Mitch Albom

89 Adventures of Sherlock Holmes - Sir Arthur Conan Doyle

90 The Faraway Tree Collection - Enid Blyton

91 Heart of Darkness - Joseph Conrad

92 The Little Prince - Antoine De Saint-Exupery
(classique parmi les classiques)

93 The Wasp Factory - Iain Banks

94 Watership Down - Richard Adams

95 A Confederacy of Dunces - John Kennedy Toole

96 A Town Like Alice - Nevil Shute

97 The Three Musketeers - Alexandre Dumas

98 Hamlet - William Shakespeare

99 Charlie and the Chocolate Factory - Roald Dahl
(ceux qui connaissent mon amour du chocolat ne seront pas étonnés de savoir que je me suis délectée de ce livre)

100 Les Misérables - Victor Hugo

En écrivant ceci, j'écoute Radiohead, Amnesiac (Parlophone, 2001), et en particulier cette chanson, que l'on peut entendre dans le film Incendies, de Denis Villeneuve, en nomination pour l'Oscas du meilleur film étranger !