30 mai 2025

Le roi méduse

Brecht Evens nous avait déjà éblouis avec ses précédents albums, tels que Panthère, ou Les rigoles, tous publiés chez Actes Sud BD. Sa technique graphique unique, combinant la gouache, l'aquarelle, l'encre, la lithographie, en même temps que le soin qu'il met dans les couleurs font que son œuvre est parfaitement reconnaissable : il a véritablement créé son propre style, reconnaissable entre tous. L'hétérogénéité de ses techniques n'en font pas moins une œuvre très cohérente.
Dans Le roi méduse, Arthur est un petit garçon élevé par son père, autoritaire mais affectueux, que l'on verra sombrer dans la paranoïa, entraînant son fils avec lui. Celui-ci continue d'aller à l'école, en se comportant d'étrange façon avec ses camarades, jusqu'à en blesser un gravement. À partir de ce moment-là, les institutions s'alarment, en même temps que le père d'Arthur disparaît.
Le tome 2 du Roi méduse, dont la date de parution n'est pas encore déterminée, nous permettra de connaître le dénouement de cette histoire, sur laquelle Brecht Evens a travaillé plus de 5 ans.

« [T]out est contrasté dans ce premier tome du Roi Méduse, tout change de lumière et de dimension en fonction que l'on se trouve plus ou moins embarqués dans la logique folle de ce père étrange, et c'est surtout abasourdissant de beauté. » (extrait d'une entrevue réalisée sur France Culture pour l'émission Le Book Club)


Cette vidéo nous donne un aperçu du travail de Brecht Evens pour son album Le roi méduse.

Le roi méduse, Brecht Evens, Actes Sud BD 2025


29 mai 2025

Les Julys


Œuvre d'une grande poésie et très aboutie graphiquement,  faite de hachures en noir et blanc, Les Julys nous permet de rencontrer ces petits êtres invisibles, qui se promènent dans la nature au mois de juillet seulement. Le point de vue change ensuite pour se focaliser sur un père et son fils, par une habile transition rendue possible grâce à l'une de ces "Julys", qui cherche son autonomie. L'auteur utilise la fiction et l'omniscience que lui confère son super pouvoir, pour aborder la paternité et faire son bilan d'adulte. Il met en scène des discussions à haute teneur philosophique entre son fils et lui.

La BD se présente dans un très bel écrin vert, sobre et soigné. Le dessin, minutieux, détaillé, impressionnant de beauté, nous perd parfois dans les méandres de la forêt qu'il dépeint. Les dialogues sont parfois un peu difficiles à lire, car écrits très petits.
Cette BD visuellement magnifique, plaira à ceux qui aiment les récits poétiques dans lequel il y a peu d'action, mais en même temps, où une petite phrase nous fera réfléchir pendant longtemps. Les Julys sont un prétexte pour nous entraîner dans l'esprit et la réflexion de leur créateur.

Les Julys, Nylso, Misma éditions, 2024

Mon frère

Michaël raconte son frère disparu, la vie difficile dans le Park, un ghetto de la banlieue de Toronto, où vivent de nombreuses communautés caribéennes. Michaël et son frère Francis habitent avec leur mère Ruth, qui se tue à l'ouvrage pour échapper à la misère et offrir un avenir à ses fils. Arrivée de Trinidad, abandonnée par son mari, ombre lâche qui plane sur ce récit, Ruth est le fil conducteur de cette histoire, celle qui tente d'empêcher le drame, celle qui encaisse les coups sans rien dire, celle par qui la guérison arrivera.
David Chariandy parvient dans ce court roman émouvant à nous faire comprendre la lutte des deux frères pour s'imposer dans une société où tout sera plus difficile pour eux à cause de la couleur de leur peau. Il ne fait pas que décrire des situations : son style d'une grande sensibilité nous fait ressentir les personnages, leur anxiété, leurs peurs, leur désir de réussir, de se démarquer, de rendre leur mère fière.
Sa plume splendide nous montre aussi que lorsque le lien se crée - entre le narrateur et Aisha, la voisine qui réapparaît 10 ans après le drame, entre les deux frères, entre la mère et son fils, entre les jeunes de la communauté - quelque chose comme une chaleur douce et lumineuse peut apparaître, malgré le drame.
La musique tient une place importante dans cette histoire (le livre est paru sous le titre 33 tours, en Europe), comme liant entre les êtres et entre les générations. C'est un cliché, mais elle est là pour adoucir la rudesse de cette histoire.
Un auteur canadien très peu connu au Québec. Merci aux Éditions Héliotrope de nous le mettre entre les mains.

Mon frère, David Chariandy, Éditions Héliotrope, 2025 (réédition)

Voyage vers une fusée


Premier roman de l’une des fondatrices du festival de films féministes de Montréal, les Filministes, Voyage vers une fusée est un récit fictionnel qui penche vers l’essai, le tout écrit par une plume agile et poétique. On suit une jeune femme qui décide de prendre la route, seule, vers le sud, direction Cap Canaveral en Floride, pour assister au décollage d’une fusée. Ce voyage, vieux rêve que son père et elle partageaient, mais que la mort a révoqué, est un prétexte pour dérouler dans une langue riche et solide le parcours de multiples femmes : aventurières silenciées par l’Histoire, épouses d’aventuriers reléguées aux cuisines et aux couches de leurs enfants, empêchées d’être, et, dans la sphère plus intime, mère, grand-mère et arrière-grand-mère de la narratrice. La plupart des noms que l’autrice nous fait découvrir nous sont totalement inconnus. On prend la pleine mesure de la non-représentativité des femmes dans de trop nombreuses sphères de la société. Particulièrement les domaines qui ont traditionnellement été réservés aux hommes dans la pensée collective. Ces femmes ont tellement été niées, que nous n’y étions pas toujours sensibles et nous n’y réfléchissions pas vraiment. Et c’est ce que fait ce livre passionnant : nous faire réfléchir, nous transformer, nous éclairer un peu. Le récit n’est pas exempt de contradictions et c’est aussi ce qui en fait sa richesse. L’autrice ne les efface pas, au contraire, elle les « habite », ses contradictions (écologiques, coloniales, etc.), tel que préconisé par la philosophe Donna Haraway (Vivre avec le trouble), « il importe de résister au piège de la résolution, qui gomme des expériences pour parvenir à une solution lisse qui englobe les particularités. Plutôt, il faut placer côte à côte des existences, des désirs et des récits qui se contredisent et se corroborent, entrelacer les vécus pour faire apparaître une histoire qui prend en compte les singularités, les postures intimes » (p.28). Voyage vers une fusée décrit aussi une Amérique où la pauvreté a laissé et laisse plus que jamais des traces. Les rencontres avec plusieurs personnages bien dessinés sont marquantes. On pense parfois au film Nomadland, de Chloé Zhao.
L’autrice a élaboré à la fin du livre la liste de toutes celles (et quelques ceux) qui l’ont inspirée. Pour aller plus loin.
Un très grand coup de cœur!

Voyage vers une fusée, Soline Asselin, Éditions Marchand de feuilles, 2024

20 septembre 2024

Compte Instagram

 Vous pouvez retrouver mes nombreuses notes de lectures sur mon compte instagram



13 septembre 2023

Lectures du vertige environnemental

Mon horizon, constitué maintenant de montagnes et de forêts, et mon quotidien, où presque chaque jour, je vois un animal sauvage (chevreuil, lapin, mouffette, raton laveur, et j'en passe) écrasé sur la route, nourrissent de plus en plus fort ma réflexion sur la place de l’humain dans la nature. Trois lectures récentes ont également encouragé mes questionnements :

-        L’oiseau de pluie, de Robbie Arnott, Éditions Alto, 2022

-        Le droit du sol, journal d’un vertige, d’Étienne Davodeau, Éditions Futuropolis, 2023

-        Les pistes invisibles, de Xavier Mussat, Éditions Albin Michel, 2021

Lire ces trois œuvres, exceptionnelles à mes yeux, deux bandes dessinées et un roman d’un auteur néo-zélandais que je ne connaissais pas du tout, l’une à la suite de l’autre, a été un heureux hasard. Un fil rouge les relie, elles sont hantées toutes les trois par l’empreinte que laissent les humains sur la nature, sur le sol, sur la terre, les conséquences des actes posés au cours de l’Histoire et particulièrement depuis l’ère industrielle.
Dans Les pistes invisibles, un homme se fond dans la nature pendant 25 ans, il arrive à devenir invisible, et l’auteur français Xavier Mussat parvient à illustrer de façon magistrale son invisibilisation, ses souvenirs constituant le seul matériau auquel se raccrocher. Le travail graphique, d’une beauté renversante, et la narration, précise et accomplie, offrent un voyage dans l’esprit d’un homme marginal et sûrement un peu fou, tenté par une expérience extrême, qui le happera durant tout ce temps. Il s’unit à la nature pour ne faire qu’un avec elle. Mais est-ce vraiment possible?

Dans Le droit du sol, journal d’un vertige, l’un de mes auteurs de bd préférés, Étienne Davodeau - qui nous a offert de grandes bandes dessinées documentaires ou de fictions engagées telles que Les ignorants, ou Rural! Chronique d'une collision politique - part lui aussi dans une quête un peu folle, un projet militant visant à rejoindre deux lieux en France. Le premier de ces lieux représente un vestige des premières traces humaines paléolithiques trouvées, dans la grotte de Pech Merle, dans le Lot (Sud-ouest de la France). Le point d’arrivée, Bure, dans la Meuse, incarne les conséquences de la recherche nucléaire, qui produit des tonnes de déchets que l’on envisage enfouir dans le sous-sol de ce village de l’Est de la France, commune qui fait partie de ce qu’on appelle couramment en France « La diagonale du vide » : c’est ce qu’on apprend à l’école française dans les cours de géographie… Le trajet de 800 kilomètres qu’Étienne Davodeau entame à pied donne lieu à des réflexions qu’il mènera avec plusieurs spécialistes, qu’il convoque à ses côtés sur les pistes des GR qu’il emprunte (sentiers de Grande Randonnée, qui sillonnent la France, les plus connus sont le GR10, qui traverse les Pyrénées, et le GR20, célèbre sentier de la Corse), parfois virtuellement, parfois réellement. On rencontre ainsi un ingénieur repenti de l’énergie nucléaire, et même une spécialiste de la sémiologie, une rencontre fascinante. Étienne Davodeau adopte toujours une approche pédagogique dans ses ouvrages, et il fait preuve d’une forte sensibilité sociale. Très instructif et vraiment décourageant. Si vous êtes sujet à l’éco-anxiété, je ne vous le recommande pas, même si ce serait tout de même dommage de passer à côté de cette bd sensible.

Dans L’oiseau de pluie, Robbie Arnott illustre les liens entre les humains et la nature en imaginant un oiseau magique, un héron magnifique, capable de provoquer des tempêtes détruisant les cultures aussi bien que des accalmies miraculeuses durant de nombreuses années. Dans un pays imaginaire à feu et à sang, qui subit les conséquences d’un coup d’État, les destins de plusieurs personnages, Ren, Harker, Daniel et quelques autres se croisent et incarnent, dans une sorte de réalisme magique, mystique, les conséquences des actes des hommes sur la nature. C’est beau et dur, impitoyable : dans le contexte des feux de forêt puissants et des inondations qui ont cours un peu partout, ce texte est d’autant plus percutant.
En couverture, une illustration de Petros Koubris, un photographe grec dont je découvre le magnifique travail. Cette image, si bien choisie par les Éditions Alto, participe à cet acte de contemplation de notre monde et de sa nature. Le héron s’envole, mais nous, pauvres humains, on reste les pieds plantés sur terre, et on cherche, on cherche comment survivre.


Compléments
Le site du photographe Petros Koubris
Un entretien avec Robbie Arnott
La leçon de dessin d'Étienne Davodeau
Entrevue de Xavier Mussat dans l'émission Totemic

Humeurs musicales : Dominique Fils Aimé, Feeling like a plant (album Our Roots Run Deep, à paraître dans les prochains jours)
Quantic & Nidia Gongora, Adiós Chacón (album Almas Conectadas)

03 juin 2022

Le poids des héros

Depuis quelques temps, je lis beaucoup de bd. Comme si mon espace mental ne pouvait plus intégrer une histoire pensée, écrite et développée sur 400 pages, et ce, même si plusieurs romans m'attendent à mon chevet. En voici trois parmi les 7 ou 8 lues ces 5 dernières semaines.
Le poids des héros, tout d'abord, à la fois comme titre de cette chronique, mais aussi comme titre d'une bd en particulier, celle de David Sala, aux éditions Casterman. L'auteur y raconte son histoire familiale, teintée de l'horreur de la guerre civile espagnole et de la Deuxième Guerre mondiale, dans un délire de couleurs qui fait de chaque page un véritable tableau. Les deux grands-pères de l'auteur ont tous les deux fui le régime de Franco, puis combattu les Nazis durant la Seconde Guerre mondiale. Payant cher leur résistance, ils survivront, mais cette histoire pèsera lourd dans leurs vies et celles de leurs proches et descendants. David Sala retrace cette sombre et peu connue période historique, la Retirada, ainsi que l'aide des Espagnols issus de cette fuite dans la résistance française. Cela rappelle l'histoire du peintre Josep Bartolí, mise en images en 2020 par Aurel.
Cet album, extrêmement émouvant, est à découvrir absolument, tant la beauté des images côtoie l'émotion d'un récit duquel le lecteur ne sort pas indemne. Une grande et belle œuvre.

Compléments : 
Une magnifique incursion dans le travail du dessinateur, avec ambiance sonore : Dans l'atelier de David Sala
Et une entrevue avec l'auteur, qui explique comment faire face à sa propre histoire : Dessiner ses héros pour mieux s'en séparer 

Radium Girls, de Cy, nous raconte une histoire réelle qui s'est déroulée entre 1917 et 1925 environ, avec des conséquences plus durables encore pour les principales protagonistes. Dans la petite ville d'Orange, dans le New Jersey, une usine d'extraction de radium embauche des jeunes femmes pour peindre des cadrans de montres, afin de les rendre luminescents. La peinture qu'elles utilisent est composée de radium. Pour que leur trait soit plus efficace, elles doivent humecter leurs pinceaux avant de le tremper dans la peinture. Inutile de dire que ces femmes ont ingéré des quantités de radium qui les a presque toutes rendues malades. La dessinatrice Cy (Cyrielle Evrard), qui a aussi fait la mise en couleurs, s'est intéressée à cette histoire après avoir lu un entrefilet sur le sujet. Choquée par l'absence d'informations sur ces événements et par conséquent, de l'effacement de ces femmes, et sur les conseils du bédéiste québécois Guy Delisle, elle décide de se lancer dans ce projet de bande dessinée. Elle a voulu représenter, par les couleurs allant du rose pastel au violet, en passant par le bleu, la présence de l'élément radium. Elle explique : « Il y a huit crayons de couleurs différents et une neuvième pour le vert radium. À la base, je travaille souvent avec des camaïeux très serrés car j'aime ça et que ça évite les fautes de goûts. Ici, cela va du violet au bleu car c'est ce qui selon moi met le plus en valeur le vert radium, qui est l'autre rockstar funeste de cet album. ». Ces couleurs pastel donnent une impression de légèreté à l'histoire, qui pourtant, relate une injustice et un scandale qu'on a tenté d'étouffer. L'affaire a tout de même fait beaucoup de bruit à l'époque et plusieurs des femmes qui ont survécu ont pu aller en procès. L'une d'entre elles, Catherine Donohue, en Illinois, a remporté sa cause. Ces procès ont permis une avancée des droits des ouvriers aux États-Unis.

Compléments :
Comment dessiner Radium Girls? 
Beaucoup d'articles en anglais expliquent ces événements, ils sont répertoriés dans la fiche Wikipédia "Radium Girls".

La solitude du marathonien de la bande dessinée, d'Adrian Tomine, est une succession de scénettes sur les hauts et surtout les bas de la vie de dessinateur de bande dessinée. Le roman graphique évoque la compétition entre les différents auteurs qui essaient tous de plaire à leurs lecteurs, la solitude que le succès ou le manque de succès peut faire vivre et le sentiment d'incompréhension. Dans la première partie, l'auteur, dont le trait est souvent comparé à son collègue plus populaire Daniel Clowes - comparaison dont Tomine parle à répétition - évoque sa difficulté à percer dans le milieu de la bande dessinée, et revient à sa jeunesse durant laquelle il a été victime d'intimidation. Son grand rêve a toujours été de devenir un auteur de bande dessinée connu et reconnu, et le voilà à l'orée de ce succès. Mais son insécurité et son orgueil le ramènent toujours dans le doute et la comparaison, le faisant paraître un peu misérable quelquefois. L'auteur fait preuve de pas mal d'autodérision heureusement, et on se permet quelques sourires, mais parfois aussi quelques soupirs devant ses réflexions.
Dans ce qui m'apparaît comme une deuxième partie de vie, où il se montre plus assumé, on le retrouve en couple avec Sarah et père de famille. Ses anecdotes sont toujours aussi pathétiques parfois (manque de public aux séances de dédicaces, entrevues ratées), et la séquence de son malaise cardiaque, très émouvante. Quelques bribes nous permettent de comprendre aussi sa difficulté à se sentir accepté comme américano-japonais (sa façon de dessiner ses yeux, ou plutôt de ne PAS dessiner ses yeux, est révélatrice) et son syndrome de l'imposteur face à d'autres auteurs, qu'il admire et dont il s'inspire.

Le livre d'Adrian Tomine, publié chez Cornélius, petite maison d'édition bordelaise, est un magnifique objet, imprimé avec soin sur du papier quadrillé, rappelant nos cahiers d'école. Le format plus petit qu'une bd ordinaire est vraiment très agréable à manipuler et la couverture noire d'une sobriété très classe. Le trait noir est très précis, très beau et doux aussi. On ne sera pas surpris de savoir qu'Adrian Tomine collabore régulièrement au journal The New Yorker. Pour toutes ces raisons et pour l'incursion dans la tête fragile et narcissique d'un auteur, j'ai eu du plaisir à lire ces séquences parfois futiles mais qui visent juste du merveilleux monde de la bande dessinée.



Le poids des héros, David Sala, Éditions Casterman, 2022
Radium Girls, Cy, Éditions Glénat, 2020
La solitude du marathonien de la bande dessinée, Adrian Tomine, Éditions Cornélius, 2022

Humeur musicale : Son Lux, Woodkid, Easy (Live at Montreux Jazz Festival 2016)

07 mars 2022

La vallée des fleurs

Le Groenland, pays de 56 000 habitants, constitutif du royaume du Danemark, associé légalement à l'Europe, mais plus proche géographiquement de l'Amérique du Nord ou de l'Islande, a été peuplé par les Vikings, puis par les Inuits, avant que la Norvège et le Danemark ne le convoitent. Peu présent dans la littérature et les arts, souvent absent de l'actualité internationale, à moins de creuser, le pays s'illustre malheureusement pour son taux de suicide le plus élevé au monde. Les raisons de ce fléau sont multiples : modernisation ultra rapide qui a déstabilisé des populations ancrées dans les traditions inuites, crise d'identité, manque de luminosité en hiver, rigueur du climat, histoire complexe. Lorsqu'on se penche sur l'histoire du Groenland, on découvre tout d'abord qu'on ne connaît rien, mais alors rien sur ce pays, et ensuite qu'une telle complexité historique, politique, linguistique, et culturelle peut en effet facilement mener à la perte de repères et au déséquilibre personnel. L'histoire des peuples du Groenland ressemble à l'histoire de nombreuses communautés autochtones, dans lesquelles on retrouve également un fort taux de suicide, comme au Canada par exemple où le taux de suicides chez les Premières Nations, les Métis et les Inuits est 3 fois plus élevé que dans la population canadienne non autochtone.

Ce long préambule sur le Groenland afin de parler du dernier roman de Niviaq Korneliussen, La vallée des fleurs. Je n'ai pas lu son précédent livre, Homo sapienne, encensé par la critique à sa sortie en français en 2017 (à La peuplade), mais je me promets de le faire après avoir apprécié sa plume forte et délicate en même temps, sa description et sa dénonciation de réalités peu connues.
La narratrice de La vallée des fleurs est amoureuse de Maliina. Elles vivent à Nuuk, la capitale du Groenland. Elle part au Danemark pour poursuivre ses études supérieures et vit mal cette séparation avec sa copine ainsi que la coupure avec sa culture, tout en recherchant fortement une distance avec sa propre famille, qui semble l'envahir. On découvre que les préjugés sur les Groenlandais sont courants au Danemark. De plus, même si les Groenlandais parlent pour la plupart la langue de leur colonisateur en plus du groenlandais de l'est ou le groenlandais du sud, les nuances et la portée des mots ne sont pas toujours les mêmes et notre narratrice a de la difficulté à s'intégrer parmi les étudiants parfois méprisants et narcissiques. De plus, son amour pour Maliina est vacillant, précaire. Elle doute beaucoup et s'autosabote quelquefois, persuadée de ne pas mériter cet amour ou cette vie.
Un événement dans sa belle-famille la fait revenir au Groenland, mais cette fois, dans la partie est du pays, à Tasiilaq. Les deux régions du même pays sont bien distinctes dans l'esprit des Groenlandais, ce qui est surprenant pour un si petit pays. Elle va découvrir là-bas la vallée des fleurs, un cimetière ornementé de fleurs en plastique et entouré par des montagnes grandioses et oppressantes. Ces paysages ainsi que sa quête pour comprendre pourquoi la cousine de Maliina s'est donné la mort vont entraîner la narratrice, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, au tréfonds d'elle-même. Son retour au pays et auprès de Maliina ainsi que l'amour que lui porte sa belle-famille la précipiteront dans un abîme de souffrance et dans une descente aux enfers désespérée. La force de ce livre est de nous entraîner sur le territoire de l'empathie, sans que jamais nous ne jugions la narratrice, même si ses choix nous semblent parfois insensés. Son mal-être exsude de chaque page de ce livre, ses recherches pour comprendre où sa place et celle de son peuple se situent la mènent à des constats terribles et elle ne trouve jamais l'aide dont elle a besoin. Sur le suicide, elle lira dans un journal danois que « Pour les jeunes au Groenland, le suicide est devenu une culture »...  et ce genre de commentaire impacte clairement la communauté et les familles de ceux qui arrivent à leurs fins, comme si c'était ainsi, point final. Le roman est construit en chapitres qui s'écoulent comme un compte à rebours, énumérant les suicides qui se succèdent dans l'entourage des protagonistes.
Pour la narratrice, il est difficile de trouver sa place dans chacune des sphères de sa vie, familiale, amoureuse, professionnelle, sociale, et elle cultive aussi une certaine marginalité dans sa façon d'être, son humour, souvent incompris. Parallèlement à sa quête existentielle, son homosexualité est tout à fait acceptée dans une communauté que nous aurions pu croire, préjugés oblige, plutôt fermée. L'autrice Niviaq Korneliussen a déjà dit en entrevue que la société groenlandaise était très ouverte et que les droits des hétéros et des homos étaient les mêmes.
Niviaq Korneliussen, qui a abandonné ses études de psychologie pour se consacrer à l'écriture, offre un roman tour à tour sombre, poétique et difficile, sur la difficulté de trouver sa place, de se positionner entre ce que l'on attend de nous et ce que l'on veut vraiment. Les réseaux sociaux ont une place de choix aussi dans ce roman, comme la vitrine de l'impossibilité pour la narratrice d'être elle-même, et la représentation du gouffre qui la happe.


La vallée des fleurs, Niviaq Korneliussen, Éditions La Peuplade, 384 pages, traduit du danois par Inès Jorgensen (titre original : Naasuliardarpi?)

Grand prix de littérature du Conseil nordique, 2021

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Compléments :

The Arctic Suicides: It's Not The Dark That Kills You

Pour en finir avec le postcolonialisme, entrevue avec Niviak Korneliussen au moment de la sortie de son roman Homo sapienne.


Humeur musicale : DakhaBrakha, Vesna (groupe ukrainien folk/trad)

06 février 2022

Le roman de Jim

Si les romans qui abordent la maternité foisonnent, ceux sur la paternité se font plus rares, selon ce que je vois. Ou je n'en lis pas souvent. Ou bien ils ne sont pas annoncés comme tels, moins assumés. Je ne sais pas vraiment. Ce qui est certain, c'est que Le roman de Jim fait partie de ces livres sur la paternité, décrivant avec  sensibilité les liens très forts unissant le narrateur, Aymeric, et le fils de son amoureuse, qu'il retrouve (il l'avait croisée quelques année auparavant) alors qu'elle est enceinte de 6 mois d'un autre homme. Aymeric découvre et assume totalement son instinct et son désir de paternité avec cet enfant, Jim, qu'il élèvera pendant 10 ans aux côtés de sa compagne Florence. Puis sa relation avec Florence se délite, le père biologique réapparaît, faisant exploser le foyer harmonieux qu'Aymeric avait contribué à créer. Vient alors le rejet et l'incompréhension face à un mensonge machiavélique.
Cette histoire pourrait être banale, mais le jeune auteur (39 ans et déjà 6 romans, tous publiés chez P.O.L.) campe son histoire dans le Jura, région peu exploitée dans la littérature, ce qui nous détourne des grands centres urbains, bien que certains passages du livre se déroulent aussi à Lyon. Quel apaisement, quel plaisir de lire sur un monde et un territoire si peu explorés. Certains des plus beaux passages du livre décrivent les sorties que le narrateur fait dans la montagne, ou les paysages de ce Jura qu'on devine ancré dans le cœur de l'auteur.
Par ailleurs, le narrateur appartient au monde des "précaires", des "temporaires", de l'intérim et des contrats à durée déterminée. Par choix. Mis à part un contrat qui dure plus longtemps, lorsqu'il travaille pour la boulangerie Paul, une chaîne bien connue en France, et son activité de photographe, qu'il pratique toute sa vie comme une passion, et qu'il transforme en activité lucrative plus tard, tous ses emplois ne sont qu'alimentaires. Cela lui convient, lui donne la liberté dont il a besoin. Pierric Bailly décrit ce monde avec beaucoup d'amour. Tous ceux qui ont eu des emplois d'intérimaires ou des petits contrats durant leurs études ont connu ces personnes, souvent laissés pour compte de la société, dont on parle peu, que ce soit aux infos ou dans la littérature.
« Je continuais à alterner entre des missions d'intérim et quelques CDD courts, jamais de plus de trois ou quatre mois. L'avantage c'était que je pouvais relâcher quand je le voulais, si j'avais besoin de souffler un mois ou deux ce n'était pas du tout un problème, il suffisait que je l'annonce à l'agence et on me laissait tranquille jusqu'à ce que je rappelle. À côté de tous mes collègues éphémères, tous ces types qui passaient plusieurs dizaines d'années dans une même boîte, je n'étais pas à plaindre. Je n'ai jamais voulu d'un CDI, pour moi l'intérim a toujours été synonyme de liberté. On me demandait parfois si la précarité ne me pesait pas, et puis les boulots de merde, l'usine, tout ça. [...J]'avais fini par m'adapter, par me conformer à ce mode de vie, par accepter que c'était ma manière à moi de gagner de quoi bouffer. Faut dire aussi que toutes les missions ne se valaient pas. Faut vraiment être un nanti pour s'imaginer que l'usine c'est forcément l'enfer. » p.88-89

Le roman se déploie donc sous ces trois aspects : l'aspect social, l'aspect territorial et l'aspect humain (incluant les relations amoureuses et les relations parents-enfants vues sous différentes formes). L'auteur y ajoute quelques éléments dramatiques, qui, loin d'alourdir le texte ou la trame, apportent exactement ce qu'il faut d'émotions et de véracité. Ce roman m'a fait pleurer à plusieurs reprises, il nous touche par l'humanité profonde qui s'en dégage. La fin est particulièrement poignante concernant la relation d'Aymeric et de Jim. Il prouve avec force que l'attachement filial peut se développer sans liens de sang, et peut même largement dépasser ceux-ci.

« Quand je parlais avec ma sœur ou avec mes potes je prétendais l'aimer comme si c'était mon fils. Je voulais bien croire que la formule était un peu creuse, mais ce que je ressentais pour lui était tellement fort que je ne voyais pas comment ça pourrait l'être encore plus. Il me bouleversait, ce gamin. » p.74
Pierric Bailly mélange les niveaux de langue, racontant son histoire dans un style direct, réaliste, agrémenté de quelques jurons et d'expressions françaises bien senties et parsemé de poésie ici et là, de quelques envolées souvent en lien avec les paysages. On sent dans tout le texte beaucoup d'empathie de la part de l'auteur pour ses personnages. Le personnage central dégage lui aussi beaucoup de bienveillance, qui rassure et fait du bien.


Le roman de Jim, Pierric Bailly, Éditions P.O.L., 254 pages

[Merci F. de m'avoir conseillé ce livre!]

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Compléments : 

La page de l'éditeur avec quelques articles recensés

Une rencontre avec Pierric Bailly, organisée par La maison de la poésie de Paris


Humeur musicale : Flore Laurentienne, La fin et le commencement (Costume Records, 2022)

13 décembre 2021

Arbre de l'oubli

Je me souviendrai toujours du choc littéraire que j'ai eu en découvrant Nancy Huston, en 2001. C'est avec Dolce Agonia que j'ai débuté mon exploration de cette autrice canadienne. Tout m'intriguait chez elle, les histoires racontées dans ses livres, son style souvent sublime, toujours délicat, le fait qu'elle écrive en français alors que sa langue maternelle est l'anglais, qu'elle ait eu Roland Barthes comme directeur de recherche à l'École des hautes études en sciences sociales, que la musique lui soit indispensable et qu'elle l'honore dans presque chacun de ses livres et enfin, sa productivité littéraire impressionnante, tant dans les romans que les essais, ou même les livres pour enfants.

Arbre de l'oubli, publié cette année par les fidèles éditions Actes Sud, ne figure pas dans mon palmarès de ses meilleurs livres, mais il complète un corpus déjà ample sur des thématiques revenant de l'une à l'autre de ses œuvres. Nancy Huston entrecroise ici le destin de plusieurs personnages à différentes époques, qui lui permettent d'aborder l'Holocauste et le destin des Juifs rescapés de la Deuxième Guerre mondiale (comme dans nombre de ses autres livres, on pense à Lignes de faille en particulier), les classes sociales, le monde universitaire, le tourisme sexuel, l'infertilité, les racines et surtout l'identité, qui traverse de bout en bout ce livre. Cet arbre de l'oubli, en particulier, fait référence à une histoire déchirante venue de l'époque de la traite des esclaves : il correspondait à un arbre planté à Ouidah, au Bénin, autour duquel les futurs esclaves envoyés en Amérique marchaient en y laissant leurs souvenirs, car ils savaient que dans leur future vie d'esclaves, ces souvenirs seraient trop douloureux. Ils y laissaient par le fait même une grande part de leur identité. 

« [I]ls étaient assez sages pour savoir que dans leur nouvelle vie au-delà des mers, leurs souvenirs pèseraient plus douloureusement que des chaînes. [...] Alors ils ont choisi de remettre leur identité à l'arbre. » (p.298)

Ce symbole de la perte de l'identité des Afro-Américains constitue le fil conducteur du roman, par la quête désespérée de Shayna, fille de Joel Rabinstein et Lili-Rose Darrington, conçue par gestation par autrui, qui ne se sent comprise par personne et qui elle-même accepte difficilement son identité, jusqu'à sa rencontre avec Felisa, une camarade de classe, noire comme elle, qui l'aidera à s'accepter et à affronter sa honte. On ne comprend précisément les origines de Shayna que tardivement dans l'histoire. 

« Un matin, alors que vous sirotez côte à côte votre jus de pomme pendant la récré, Felisa lance : C'est vrai que Joel Rabinstein l'anthropologue c'est ton papa?
C'est vrai.
Et ta maman, c'est une sœur de couleur?
Nan... ça t'étonne, hein?
Un silence long et doux s'installe entre vous, au cours duquel le vent d'automne fait danser vos écharpes et arrache quelques feuilles aux arbres dans la cour.
Ou plutôt si, dis-tu enfin (et c'est la toute première fois que tu en parles en dehors de ta famille). En fait, ma vraie mère est une sœur de couleur mais je ne l'ai jamais rencontrée. Elle habite Baltimore.
Ah.
Felisa ne dit pas un mot de plus, mais ses yeux brûlants te donnent une dose d'empathie comme jamais tu n'en as reçue. » (p.183-184)

Elle veut à tout prix connaître sa mère biologique, une femme noire de Baltimore. On suit sa quête et son éveil jusqu'à son arrivée en Afrique, alors qu'elle est une jeune adulte, où elle participe à une mission humanitaire avec son copain, lui-même haïtien. Elle consigne ses pensées pleines de colère dans son journal intime, en lettres majuscules.
En parallèle, on apprend à connaître ses parents et leurs parents avant eux. Tout s'emboîte chapitre après chapitre dans un furieux melting-pot, parfois difficile à suivre, mais qui aborde avec acuité tous les ratés, l'incompréhension, le racisme et la honte vécue par Shayna. Nancy Huston emploie au fil du texte le "tu" lorsqu'elle s'adresse à Shayna, créant une plus grande distance avec elle et la 3e personne du singulier, lorsqu'elle évoque ses parents. Elle fait référence à la couleur de peau en utilisant les termes "beige" et "marron", au lieu de "blanc" et "noir" : le champ lexical autour de la race, que son père nie et qu'elle-même ne comprend pas bien, évolue en même temps que le personnage de Shayna s'éveille. 
Nancy Huston ouvre de nombreuses pistes qui manquent d'aboutissement et auraient pu faire l'objet d'un épilogue plus long. Le destin de Shayna en particulier, à l'aube de sa vie d'adulte, s'arrête brusquement sans que l'on ait trouvé réponse à certains de nos questionnements. 
Mais le formidable talent de conteuse de Nancy Huston nous tient accrochés à son roman, qui engendre plusieurs réflexions pertinentes et très actuelles.


Arbre de l'oubli, Nancy Huston, Actes Sud, 2021, 306 pages

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Complément :

Un texte extrêmement documenté et très intéressant sur le livre de Nancy Huston et certains débats actuels : Couleurs métisse II (Arbre de l'oubli), par Christiane Chaulet Achour


Humeur musicale : Julie Doiron, Darkness To Light (I thought of you,  You've Changed Records, 2021)

08 décembre 2021

La fabrique des salauds

L'auteur allemand Chris Kraus, également cinéaste, s'est intéressé à plusieurs reprises par le passé au destin de ceux qui ont dû, en Allemagne et dans les pays Baltes subir et vivre l'ère hitlérienne. La complexité de l'après-guerre le préoccupe particulièrement, de façon personnelle : il a découvert que son grand-père avait fait partie des Einsatzgruppen SS et avait commis des crimes contre les Juifs des pays baltes. Il se questionne dans son travail sur la façon dont ces hommes ont été "réintégrés" à la vie de la nouvelle république d'Allemagne fédérale.

Dans l'imposante fresque de 880 pages La fabrique des salauds, qu'il a rédigée après cette découverte, il a imaginé trois personnages extrêmement romanesques, qui traversent le siècle, de 1905 à 1974. Cette année-là, nous retrouvons le narrateur, Konstantin Solm, dans un hôpital de Munich. Konstantin, surnommé Koja, se sert de son compagnon de chambre pour raconter son histoire. Tout comme le lecteur, ce dernier, un jeune hippie traumatisé crânien, passe de l'admiration au dégoût en écoutant le récit de Koja Solm. Celui-ci lui impose son histoire dans les moindres détails, rendant ce procédé narratif un peu forcé, même si par ailleurs, il nous permet de prendre quelques pauses dans une histoire extrêmement chargée, qui nous happe dans ses méandres.
Les frères Solm vivent en Lettonie : cette nation, au début du XXe siècle, fait partie de l'URSS, tout comme ses voisins la Lituanie et l'Estonie. L'un des points forts de ce livre est de nous faire découvrir l'histoire peu connue de ces pays baltes. La Lettonie, devenue indépendante en 1919, a de nouveau été annexée par l'URSS en 1944, puis de nouveau "libérée" en 1991, lors de l'éclatement de l'URSS. Tous ces mouvements politiques et historiques ont grandement déstabilisé la région et bouleversé les populations locales, qui, en temps de guerre, étaient forcées de choisir leur camp... Les frères Solm, eux, choisissent l'Allemagne, et s'engagent dans la SS un peu par conviction, pour l'aîné, Hubert (Hub), et un peu pour sauver leur peau, pour Koja. Leur pouvoir au sein de la SS devient de plus en plus important et les amène à participer à des opérations d'espionnage mais aussi d'extermination que Koja exécute à contrecœur.

Le cynisme et les sarcasmes de Koja lorsqu'il raconte son histoire ne modèrent pas l'horreur qui est décrite, même si la dérision dont fait preuve le personnage central de ce roman permet parfois quelques respirations face à la dimension horrifique que prend la narration. Si Koja nous apparaît comme quelqu'un de froid, on a surtout l'impression qu'il a subi toute sa vie le poids de cette Histoire.

« Depuis son bureau mitrailleur, il me lut une citation de Lawrence d'Arabie avant de me demander si je n'aurais pas envie de conquérir les sept piliers de la sagesse pour le compte de la SS - et je me dis : pourquoi pas? Après tout, on a déjà les sept piliers de la bêtise, de la folie et du crime dégénéré. » (p.243)

C'est que parallèlement aux événements relatés dans La fabrique des salauds, tous réels, une histoire plus personnelle ajoute au drame et amène humanité et sensibilité au récit. Alors qu'ils sont enfants, Koja et Hub deviennent les "frères" de la petite Ev, rescapée d'un massacre. Les deux frères tomberont fous amoureux d'Ev et elle aussi, les aimera tour à tour, provoquant leur destin. Les deux frères s'opposeront rapidement à cause de cet amour et subiront des conséquences différentes après leur participation aux exactions et opérations diverses pendant la guerre. Koja deviendra un espion pour le KGB, la CIA, les services secrets allemands (BND) et le Mossad, alors qu'Hub restera fidèle à ses anciens compagnons nazis, reconvertis pour un certain nombre dans les services secrets allemands. La versatilité de Koja semble peu vraisemblable à quelques moments dans le récit, comme si l'auteur avait voulu tout faire vivre à un seul personnage pour nous faire exagérément comprendre la complexité de cette période de notre histoire contemporaine.
Cependant, on se laisse prendre à cet enchevêtrement des rôles de Koja, comme en visionnant un excellent épisode du Bureau des légendes (série française sur les services de renseignement français, diffusée actuellement au Québec)...
Ce que l'auteur nous raconte nous apparaît parfois tellement invraisemblable que l'on éprouve le besoin de vérifier si les faits relatés se sont réellement déroulés de cette façon. Tous les éléments historiques sont réels et extrêmement bien documentés. Ce qui est le plus déroutant est de découvrir à quel point un grand nombre d'anciens nazis ont eu le champ libre après 1945 pour fuir, se cacher ou participer à des opérations organisées par le premier gouvernement d'Allemagne de l'Ouest, dirigé par le cabinet Adenauer à partir de 1949, en participant aux services secrets allemands. On découvre ou approfondit tout cela, et bien plus encore, dans La fabrique des salauds.

Ce roman coup de poing, d'une grande violence, se situe dans la lignée des Bienveillantes, de Jonathan Littell. Certains détails se retrouvent dans les deux romans. Il y a est question du mal que l'on fait par devoir, des exactions que l'on commet pour sauver sa propre vie, de la moralité de nos actes. Mais il y est aussi beaucoup question d'amour, filial, familial, amoureux et passionnel. C'est là que la différence se fait sentir : Chris Kraus nous entraîne dans une saga qui mêle l'histoire d'une époque et d'un pays à l'histoire intime d'une famille. De plus, le personnage principal, Koja, est un artiste très doué, et la peinture constitue un peu le fil rouge de l'histoire, le don artistique se transmettant de père en fils, puis de père en fille, et la contrefaçon picturale dont use le narrateur peut symboliser la trahison et le mensonge commis par nombre de protagonistes de cette histoire.


La fabrique des salauds, Chris Kraus, Éditions Belfond, 880 pages.

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Complément :

Peut-on écrire une généalogie du mal?

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Humeur musicale : Courtney Barnett - If I Don't Hear From You Tonight (Things Take Time, Take Time, Milk!Mom + PopMarathon Artists, 2021)

25 octobre 2021

Dessiner encore

« Tout fout le camp en moi mais le dessin résiste. Alors je dessine et je dessine encore. »
Alors que s'est ouvert le 8 septembre dernier, en France, le procès des attentats du 13 novembre 2015, je me suis intéressée à Dessiner encore, roman graphique qui relate l'histoire de Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo lorsqu'ont eu lieu les attentats du 7 janvier 2015 (le procès pour ces attentats-là s'est déroulé l'année dernière, de septembre à décembre 2020). Celle-ci raconte la très longue pente qu'elle a dû remonter suite à ces événements. Coco, de son vrai nom Corinne Rey, a eu dans ce drame le terrible rôle d'ouvrir la porte aux terroristes et de les mener aux bureaux de Charlie-Hebdo, sous la menace de leurs armes. Comment vivre avec cela? Ici, on ne parle pas de vie, mais de survie. On suit pas à pas tous ses efforts pour aller mieux, sa réflexion sur la puissance de l'art et l'importance de continuer son travail de dessinatrice de presse. Mais aussi, on traverse avec elle ses doutes, sa culpabilité immense, ses peurs, son trauma et sa longue dépression, ses cauchemars et ses visions. Ce traumatisme est représenté par les vagues bleues qui l'assaillent à plusieurs reprises dans l'ouvrage. Se laissera-t-elle couler? Remontera-t-elle à la surface? 
Aujourd'hui dessinatrice à Libération, Coco continue de nous parler chaque jour de l'actualité par ses dessins, et on en est bienheureux, pour la liberté de la presse, la liberté d'expression, le regard critique à nourrir sans relâche, pour elle aussi. 
Dessiner encore est à lire pour ne jamais oublier. À l'instar de Philippe Lançon, rescapé lui aussi des attentats de Charlie (avec de très graves blessures physiques qui s'ajoutent au traumatisme psychologique) et qui a raconté son histoire dans le récit poignant Le lambeau (Éditions Gallimard), ou de Catherine Meurisse, qui a elle aussi dessiné son expérience des attentats de Charlie dans La légèreté (Éditions Dargaud), cette bande-dessinée très forte incarne parfaitement avec ces deux autres œuvres le genre de récits extrêmement douloureux mais cathartiques. 


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Compléments :

Une longue entrevue à La grande table (France Culture - Olivia Gesbert)

Dessiner encore, Coco, Éditions Arènes, 2021, 352 pages

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Humeur musicale : David Myles, That Tall Distance (Little Tiny Records, 2021)

03 septembre 2021

Quand je ne dis rien je pense encore

on croit que ceux qui ne parlent pas
ne pensent rien
que ceux qui sourient
sont heureux 

on croit aussi que ceux qui sont convaincus
ont raison
que ceux qui écoutent
obéissent
(p.38)

Ce premier recueil de poésie de l'autrice Camille Readman Prud'homme, proposé au printemps dernier par l'éditeur L'Oie de Cravan, offre des réflexions à la fois intimes et universelles, un propos d'une beauté magistrale. La poète nous donne à réfléchir sur des instants de vie, des moments précieux, parfois fugaces, qui nous traversent, ou nous habitent parfois un peu plus longtemps et ne nous lâchent jamais vraiment. Elle s'arrête à les décrire, à les décortiquer, elle vise juste, elle écrit avec une telle intelligence des émotions, un bouillonnement qui nous prend et nous fait savourer chaque mot. Elle nous parle aussi d'objets du quotidien, de la conformité à laquelle on se plie et qui ne veut rien dire, ou plutôt tout. Elle nous touche avec les petites choses qui nous habitent sans qu'on s'en rende compte, en décrivant ces moments déroutants qui nous font parfois honte, qui font qu'on se trouve incompétent, ou avec ces évocations très justes de gens que l'on croise sur notre chemin.
Il s'agit d'une poésie, en prose le plus souvent, belle et qui nous fait réfléchir, à la manière d'un essai philosophique, dont les questions résonnent dans nos propres vies et dont le propos est appuyé par un effet de répétition utilisé par l'autrice.

Souvent, j'emprunte mes livres à la bibliothèque. Quelquefois, ceux-ci me prennent tellement aux tripes que je vais éprouver le besoin de les posséder. C'est ce qui est arrivé avec ce recueil, je l'ai acheté en plusieurs exemplaires après l'avoir lu, pour le posséder, le relire, les autres exemplaires pour les offrir. Un très grand coup de cœur du dernier mois.

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Complément :

Un autre texte de Camille readman Prud'homme, publié dans la revue Moebius.

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Quand je ne dis rien je pense encore, Camille Readman Prud'homme, L'oie de Cravan, 2021, 105 pages

22 août 2021

La bombe

Le roman graphique La bombe relate les quelques années de recherche et de fabrication de la bombe atomique, de l'arrivée au pouvoir d'Hitler en 1933 à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. De la découverte de la fission des atomes aux explosions d'Hiroshima et Nagasaki, en passant par le projet Manhattan (dans lequel l'Université de Montréal fut impliquée!), l'histoire nous est racontée par la bombe elle-même, ou plutôt, par son composé, l'uranium, narrateur omniscient. Difficile d'imaginer à quel point cette course à l'armement a été intense, difficile d'imaginer à quel point les forces engagées dans la guerre, États-Unis en tête, ont participé à cette escalade, en flirtant souvent avec la morale et en dépassant parfois l'éthique. Dans ces 472 pages en noir et blanc, magnifiant les détails par les ombres, les pleins et les traits percutants, cette découverte scientifique de premier ordre mènera les hommes qui développeront cette arme à de nombreux questionnements éthiques, conférant un aspect philosophique à cette œuvre somme. Au départ se voulant une arme de dissuasion, les artisans de cette catastrophe annoncée ne se doutaient pas au départ de l'utilisation qui en serait faite. Progressivement, plusieurs d'entre eux se sont retirés du projet et d'autres ont voulu interdire l'utilisation concrète de la bombe, sans succès comme on le sait. Ces acteurs de l'Histoire de la Seconde Guerre mondiale, des scientifiques chevronnés, certains Prix Nobel (Fermi, « pour ses démonstrations de l'existence de nouveaux éléments radioactifs produits par l'irradiation neutronique, et pour la découverte corrélative des réactions nucléaires causées par les neutrons lents. » Source : Wikipédia) se sont retrouvés à travailler sur l'élément et l'arme qui bouleverseront le monde contemporain, positivement et négativement. 
À la lumière de cette bande dessinée, on se demande s'il n'aurait pas mieux valu qu'ils laissent tomber toute recherche sur cette énergie, devenue une arme de destruction massive et qui plane aujourd'hui quelque part au-dessus de nos têtes à tous. On referme ce livre avec un sentiment de peur et d'inquiétude pour la suite. Les images des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki nous font sentir l'inconscience et la folie humaine lorsqu'il s'agit d'imposer son pouvoir sur les autres. Le fait de mêler l'Histoire avec un grand H et ses acteurs avec le destin de citoyens exclus de celle-ci permet d'aborder les événements de manière plus globale et nous oscillons sans cesse entre l'admiration pour les découvertes scientifiques et les conséquences de celles-ci sur la vie de citoyens innocents.
Cette bande-dessinée ultra documentée recèle de détails scientifiques, tout juste assez complexes. L'univers dépeint reste tout le long très masculin, les personnages étant des scientifiques, des militaires ou des hommes politiques. Les femmes ne sont que des personnages secondaires, "femmes de", faire-valoir, et c'est tout juste si Marie Curie est abordée au début de la bd. C'est malheureusement le reflet de la société à l'époque et la représentation de cet univers de pouvoir, de décideurs et de scientifiques qui ont mené le monde depuis toujours...

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Compléments :

Reportage de Louis-Philippe Ouimet pour Radio-Canada : L'histoire de la bombe d'Hiroshima en dessins

Denis Rodier : Comment j'ai dessiné la bombe?


La bombe, Didier Alcante, LF Bollée et Denis Rodier, Éditions Glénat, 472 pages.

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Découverte musicale : À mi-chemin entre Satie et Tiersen : Mathieu Bourret, Pamplemousse (InTempo musique, 2021)

03 août 2021

Un bref instant de splendeur


« J'ai 28 ans, je fais 1,63 m, 51 kg. Je suis beau sous trois angles exactement, et sinistre de partout ailleurs. Je t'écris de l'intérieur d'un corps qui autrefois t'appartenait. Autrement dit, je t'écris en tant que fils. » 


C'est ainsi que se présente le narrateur à la page 21, s'adressant à sa mère illettrée - et décédée en 2019 - qui ne lira donc jamais les mots de son fils. La relation entre les deux syncrétise la violence, le déracinement, le traumatisme relié à la guerre, la mémoire transgénérationnelle, l'acceptation, l'intégration et le récit qui découle de tout cela contient à la fois fureur et poésie, à travers des épisodes de vie, des instants qu'il se remémore. L'auteur parvient à nous faire ressentir le traumatisme de la guerre et de l'extrême pauvreté vécue par sa mère Rose et sa grand-mère Lan.

« Ma famille, ai-je pensé, c'était ce paysage arctique et silencieux, enfin tranquille après une nuit à essuyer les tirs d'artillerie. » p.33

Quelques années après sa naissance en 1988, Rose et Lan parviennent à quitter le Vietnam pour les États-Unis et s'installent à Hartford, dans le Connecticut. Commence alors un autre parcours, celui de l'exil, de la tentative d'intégration, du racisme et de la découverte de soi. Sa grand-mère, traumatisée par la guerre, schizophrène, représente une présence forte pour le petit garçon qui subit les coups de sa mère, et dans ses moments de lucidité, Lan parvient à le réconforter. L'histoire de cette femme singulière appartient à la guerre: elle a rencontré un G.I. américain à Saïgon, qui pourrait être le grand-père du narrateur. Partir aux États-Unis, c'est aussi une raison pour rejoindre cet homme, qui malheureusement n'a pas attendu son amante vietnamienne et a refait sa vie. Rose, quant à elle, trouve un emploi dans la manucure, pendant que celui qu'elles appellent "Little Dog" devra accepter sa différence seul. Il est écartillé entre la culture américaine et vietnamienne, devient à la fois le traducteur de sa mère et de sa grand-mère, tout en étant toujours vu comme un étranger et confronté au racisme. Nous sommes très loin du rêve américain. 

« Dehors, le vrombissement du colibri ressemble presque au bruit d'une respiration humaine. Il donne des petits coups de becs dans le bassin d'eau sucrée à la base de la mangeoire. Quelle vie atroce, suis-je en train de me dire : bouger si vite juste pour rester au même endroit. » p.84-85

Parallèlement à la découverte de ce monde extérieur, si différent de sa vie familiale, la narrateur devra accepter son homosexualité. Son premier amour, Trevor, rencontré à l'âge de 14 ans en travaillant dans les plantations de tabac, le marquera à jamais. Les deux garçons vivent une passion qui les amène à la découverte de leurs désirs. Trevor, malgré sa courte vie, sera la porte d'entrée de Little Dog vers qui il est et qui il deviendra. Trevor, qui vit dans une caravane avec son père alcoolique, se détruira à petits feux en consommant héroïne et fentanyl. Ce ne sera pas le seul ami du narrateur qui partira beaucoup trop tôt à cause de la drogue. Ocean Vuong, au début de la troisième partie de son livre, raconte l'escalade qui a mené Trevor à l'overdose mortelle, il parle de ces drogues qui passent pour des médicaments, l'Oxycontin en particulier, qui a tué plusieurs jeunes hommes vivant à Hartford. 

« Dans notre monde aux innombrables facettes, la contemplation est un acte singulier : regarder quelque chose, c'est en remplir sa vie tout entière, ne serait-ce que brièvement. » p.206

Le style, tantôt lyrique, tantôt cru et direct, entraîne le lecteur dans les sinuosités identitaires du narrateur. 

« Je repense à la beauté, à ces choses qu'on chasse parce qu'on a décidé qu'elles étaient belles. Si la vie d'un individu, comparée à l'histoire de notre planète, est infiniment courte, un battement de cils, comme on dit, alors être magnifique, même du jour de votre naissance au jour de votre mort, c'est ne connaître qu'un bref instant de splendeur. » p.276-277

J'ai observé une parenté entre ce livre et l'essai de Nicholas Dawson Désormais, ma demeure (Triptyque). Les deux auteurs exploitent les thèmes du trauma (à travers la dépression pour Nicholas Dawson et le trouble de stress post-traumatique pour Ocean Vuong), de l'homosexualité et du racisme. Ils déploient leurs récits selon ces trois axes et surtout, dominant cette exploration parfois douloureuse, ils considèrent tous deux la littérature comme souveraine et confirment la puissance de la créativité et de l'art. Les remerciements d'Ocean Vuong à la fin de son livre démontrent son appartenance et son dévouement à la littérature. L'auteur, également poète reconnu et récompensé à plusieurs reprises pour son recueil Ciel de nuit blessé par balles (Publié chez Mémoire d'encrier en 2018) n'a pas fini de faire parler de lui. À noter, le titre en anglais, tout aussi magnifique que sa traduction : On Earth We're Briefly Gorgeous...

« À Ben Lerner, sans qui une si grande part de mes idées et de mon existence en tant qu'écrivain ne se seraient jamais réalisées. Merci de m'avoir toujours rappelé que les règles ne sont que les tendances, pas des vérités, et que les frontières entre genres littéraires n'ont d'autre réalité que celle de l'étroitesse de nos imaginaires. » p.286

Compléments :

Le site internet d'Ocean Vuong

Une petite entrevue de l'auteur par le site Babelio

Un bref instant de splendeur, Ocean Vuong, traduit par Marguerite Capelle, Éditions Gallimard, 288 pages.


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Brèves notes de lecture : j'ai achevé le premier roman d'Emily St. John Mandel, Dernière nuit à Montréal et, pour rester positive, je dirais que c'est formidable de constater à quel point elle s'est déployée comme écrivaine, avec Station Eleven et L'hôtel de verre ensuite. En effet, son premier roman, en plus d'un style lancinant et un peu lourd, mais dans lequel on entrevoit tout de même la formidable plume à venir, contient des maladresses répétitives concernant Montréal. L'autrice a souvent dit qu'elle n'avait pas aimé ses années passées à Montréal, et on le sent bien dans ce roman, qui dépeint une ville effrayante, glaciale, et surtout une ville dans laquelle les anglophones ne parlant pas français sont systématiquement rejetés. Je l'ai trouvée dure et à côté de la plaque. Certains diront que c'est son personnage d'Américain, en visite à Montréal à la recherche de son amoureuse qui a disparu, qui n'apprécie pas beaucoup la ville québécoise, mais d'autres personnages, tout au long du livre, en rajoutent des tonnes et c'est franchement exagéré ou biaisé. Voilà, je n'en reparlerai pas. Cela a achevé mon cycle Emily St. John Mandel, car je préfère rester sur mes fortes impressions des deux autres romans dont j'ai parlé sur ce blogue...

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Humeur musicale : Polo & Pan, Les jolies choses, Album Cyclorama, (Hamburger, 2021)

04 juillet 2021

Station Eleven - Parce que survivre ne suffit pas

Emily St. John Mandel aura vraiment été ma grande révélation littéraire de l'année. On connaît si mal les auteurs canadiens hors Québec. Les romans d'Elizabeth Hay ( et ) et de Lisa Moore avaient également été de grandes découvertes pour moi. Heureusement, de plus en plus de maisons d'édition telles qu'Alto ou Boréal en publient en français, grâce souvent à d'excellentes traductions locales. 

Station Eleven, qui a gardé son titre original dans la traduction chez Alto, précède de quelques années L'hôtel de verre, dont j'ai parlé récemment. Paru en 2017 pour la version québécoise (l'édition originale en anglais date de 2014), il a reçu le Prix des libraires cette année-là, dans la catégorie "Lauréate hors Québec".

Le livre d'Emily St. John Mandel défie tous les genres littéraires, n'appartenant à aucun, mais goûtant à tous ou presque, et ce avec virtuosité. Le point de départ, terrifiant après les 16 mois que nous venons de passer, est une pandémie qui ravage la planète. Rien à voir avec le coronavirus, là (je pensais pas que je placerais ce coronavirus dans l'une de mes recensions de lecture)... La grippe géorgienne fauchera 99% de la population mondiale. Un groupe de survivants, qui a formé une troupe de théâtre spécialisée en Shakespeare, erre 20 ans après cette pandémie quelque part en Amérique du Nord, à la recherche de deux des leurs qui se seraient dirigés vers un mystérieux musée, dans l'aéroport de Severn City. En travers de leur chemin, un mystérieux prophète.
L'autrice fait des bonds en arrière pour nous présenter chacun de ses nombreux personnages, ce qu'ils étaient avant la pandémie, ce qu'ils sont devenus s'ils ont survécu. Dans une langue foisonnante, poétique, l'autrice prend le temps de développer notre attachement à ceux-ci. Ils viennent chacun avec leur histoire, leur vécu, leurs liens aussi, car plusieurs se sont rencontrés avant le grand cataclysme, d'autres ne se doutent pas de la connexion qu'il peut y avoir entre eux. 
Le personnage central, Kirsten, était une enfant de 8 ans lorsque la grippe est survenue. Elle ne se souvient que de peu de choses, mais semble avoir développé une obsession pour l'électricité, qui n'existe pourtant plus dans le nouveau monde.

« Dans la salle de bains contiguë, Kirsten ferma les yeux - juste une seconde - en actionnant l'interrupteur. Naturellement, rien ne se produisit ; mais, comme toujours dans ces moments-là, elle se concentra pour se rappeler comment c'était du temps où ce simple geste marchait encore : on entre dans une pièce, on actionne l'interrupteur et la lumière jaillit. L'ennui, c'est qu'elle n'aurait su dire si elle s'en souvenait vraiment ou si elle se l'imaginait. » p.217

Par son ingéniosité, Emily St-John Mandel nous fait prendre conscience de tout ce que nous avons aujourd'hui et qui pourrait tout à coup ne plus exister. Selon ses propres termes, elle évoque le monde d'aujourd'hui et ses technologies avancées en décrivant l'absence de celles-ci, tel un éloge funèbre (voir le premier lien dans la section "Compléments" ci-dessous). Le mantra de Kirsten, Parce que survivre ne suffit pas, qui provient de la série Star Trek, les motive, elle et les siens, à chercher un ailleurs qui leur permettrait de maintenir les liens bienveillants qui unissent les gens, afin de se reconstruire. L'art est comme leur fil rouge, leur mémoire. Kirsten a en sa possession une bande dessinée de science-fiction, intitulée Dr Eleven, qu'Arthur Leander, acteur qui constitue le liant entre plusieurs des personnages du roman, lui a remise peu avant le cataclysme. L'art est présent de toutes sortes de façons dans ce roman. C'est par l'art que les liens se nouent et que le malheur s'efface un peu. Pas étonnant d'apprendre que l'autrice, véritable musicienne et mélomane, a écouté Vivaldi Recomposed et Infra, deux albums de Max Richter, en écrivant son livre. Elle a aussi dit dans une entrevue à propos de son dernier livre : « Au risque de paraître grandiose, je pense que l’art peut parfois être ce qui nous rappelle ce que signifie être humain. En des temps désespérés, l’art peut élever nos vies au-dessus de la simple survie. » (Emily St. John Mandel: ce qui nous hante, 20 mars 2021)

J'ai beaucoup pensé à Catherine Leroux en lisant Station Eleven, et en particulier à L'avenir, publié lui aussi chez Alto. Il y a chez ces deux femmes une puissance narratrice, un sens aigu de la poésie, une générosité dans l'écriture et un amour pour leurs personnages. Hautement recommandé.


Compléments :

Autour de Station Eleven - Emily St. John Mandel

La critique dans La Presse, par Sonia Sarfati, Viser les étoiles, toucher le coeur

Le livre va être transposé en une série de 10 épisodes pour HBO. On parle aussi d'adaptation pour le cinéma...

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Station Eleven, Emily St. John Mandel, Éditions Alto, 492 pages.

Humeur musicale : Nick Mulvey, Fever to the form (2013, Fiction Records), une autre de mes révélations de cette année 2020-2021.

24 mai 2021

Oleg

Ma passion pour le roman graphique s'est développée avec des auteurs comme Frederik Peeters et son livre Pilules bleues, publié en 2007 et racontant avec grande sensibilité une très belle histoire d'amour, Craig Thompson avec son chef-d'œuvre Blankets, et bien sûr les nombreux ouvrages de Jirô Taniguchi. Ces différents auteurs proposent tous des histoires souvent délicates et emplies de bienveillance.
J'ai suivi le bédéiste suisse Frederik Peeters dans ses autres publications telles Aâma, Koma et autre Lupus. Plusieurs genres oscillant entre la science-fiction et l'autofiction, une variété de collaborations, parfois accompagné d'un scénariste, parfois non, et de styles, couleur ou noir et blanc. Sa dernière publication s'appelle Oleg et c'est un retour vers un semblant d'autobiographie, puisque le personnage principal est une sorte d'alter ego de l'auteur, sans être toutefois clairement identifié en tant que tel. D'ailleurs, l'auteur utilise le "il" pour faire évoluer l'histoire.
Son approche est toujours aussi sensible et bienveillante. Nous suivons donc Oleg, dessinateur de bande dessinée, en recherche d'inspiration pour son prochain album, que les fans et son éditeur attendent impatiemment. C'est que l'auteur a  publié quelques années auparavant une histoire qui a eu beaucoup de succès et tout le monde aimerait découvrir sa suite. Oleg, lui, doute beaucoup. Il travaille fort, il cherche, il nous raconte son quotidien, en parallèle, les petits et grands bonheurs mais aussi les drames qui surviennent. Sa quête d'authenticité est touchante et sa réflexion sur son métier et sur le processus créatif intéressante et nourrissante.
L'utilisation du noir et blanc, des ombres, des hachures, permet d'illustrer à la fois les côtés lumineux et dramatiques de l'histoire. Oleg n'est pas parfait, ses travers nous sont également servis sans fioriture : son côté réfractaire aux nouvelles technologies, sa paresse, parfois, ses grands questionnements existentiels, genre crise de la quarantaine. C'est vrai que parfois, on peut sentir un peu de narcissisme dans la façon de présenter le personnage - Oleg n'est-il pas l'anagramme de "l'égo"? (je ne l'ai pas trouvé tout de suite!) - mais on sent tellement de sincérité de la part de l'auteur qu'Oleg devient notre ami, le chum qu'on aimerait avoir pour discuter de ces grandes questions. En le lisant, j'ai eu l'impression d'avoir vieilli avec l'auteur. Je me suis retrouvée dans son regard sur la société, sur sa vie familiale et sa vie professionnelle. 
Les publications d'Atrabile sont presque toujours belles, attrayantes (cette couverture rouge!), format impeccable pour lire le soir au lit, épaisseur des pages parfaites, ce genre de petits détails qui, ajoutés à l'essentiel, composé du dessin et de l'histoire, font que tu commences le livre et ne peux plus t'arrêter! Un autre coup de cœur! 

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Compléments :

Une leçon de dessin par Frederik Peeters

"Oleg est un écho au chaos du monde" (entrevue très inspirante!)

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Oleg, de Frederik Peeters, Éditions Atrabile, 2020

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La bonne nouvelle de la semaine : la renaissance de la revue française Books! Alors que la revue était en liquidation il y a quelques mois, le groupe d'édition Actissia l'a finalement rachetée, et elle paraîtra de nouveau, mais tous les 2 mois. « Books s’inscrit dans un combat, pour l’intelligence et la culture au sens le plus noble du terme. Notre propos est l’actualité à la lumière des livres ; notre mot d’ordre : du bon usage de l’esprit critique. » Olivier Postel-Vinay (Fondateur de Books)

17 mai 2021

L'accident de chasse

David L. Carlson et Landis Blair ont reçu le Prix des libraires catégorie bande dessinée hors Québec il y a quelques jours, pour leur ouvrage L'accident de chasse, publié en français aux Éditions Sonatine. Le livre avait également gagné le Fauve d'Or à Angoulême cette année.

Ces honneurs - tout à fait mérités - nous placent devant un chef-d'œuvre de roman graphique de 472 pages.

À la mort de sa mère, Charlie Rizzo déménage chez son père Matt, à Chicago. Matt est devenu aveugle soit disant après un accident de chasse lorsqu'il était jeune. À l'adolescence, alors que Charlie prend le chemin de la délinquance et risque de se retrouver en prison, Matt décide de raconter à son fils sa véritable histoire. Nous entrons alors dans un univers carcéral qui, sous la plume du dessinateur Blair et dans les mots de Carlson, prend la forme d'un récit empli de poésie qui montre la puissance de la littérature. L'un des sujets du livre, la rédemption, prend tout son sens dans la relation entre Matt et son co-détenu, Nathan Leopold, un criminel qui a échappé à la peine de mort. L'enfer (La divine comédie), de Dante, sert de fil conducteur à l'évolution de la relation des deux hommes et symbolise en particulier l'acceptation par Matt de sa situation (sa cécité et sa condition). La prison de Stateville, dans l'État de l'Illinois, figure l'enfer par son architecture panoptique (type d'architecture carcéral circulaire), permettant un contrôle total sur les prisonniers.

« Quand je me suis documenté, j'ai regardé des images représentant l'Enfer de Dante. Matt était dans un centre carcéral, qui était une prison panoptique, à Stateville, dans l’état de l'Illinois. C'est Jérémy Bentham qui a eu l'idée d'une conception architecturale et sociologique de telle façon qu'on puisse observer tous les résidents de façon centralisée. Matt Rizo était dans une petite cellule, et c'était un enfer pour lui, et il s'est retrouvé dans sa cellule avec Nathan Leopold, criminel tristement célèbre. »

David L. Carlson, tiré d'une entrevue sur France Inter.

Le grand talent de conteur de Matt (et de scénariste de David L. Carlson) permet à Charlie d'assembler certains morceaux manquants du puzzle de sa vie.  La relation entre le père et le fils en ressortira grandie, même si le fils n'accepte pas le mensonge.

Tout est parti de l'amitié de Charlie Rizzo et de David L. Carlson, et à l'origine, le scénario écrit par Carlson devait prendre la forme d'une pièce de théâtre. Puis, Carlson a rencontré Landis Blair qui a commencé à dessiner des planches pour lui, selon le "storyboard" que Carlson lui avait fourni. Le trait à la plume, en noir et blanc, utilisant la hachure, nous fait penser à la bd Moi, ce que j'aime, c'est les monstres, d'Emil Ferris, publiée chez Alto en 2018. Il donne une touche sombre et précise à ce récit bouleversant. La qualité du papier sur lequel l'œuvre est imprimée ajoute un petit côté rugueux. Le lumineux, par contraste, ressort encore plus de l'histoire vraie qui se déroule sous nos yeux.

C'est intéressant, car dans un article du Figaro, le dessinateur Landis Blair s'exprime ainsi à propos de son dessin, de son trait si particulier. Il le voit comme quelque chose fait pour masquer des erreurs, alors que nous, lecteurs, nous voyons ce style comme un atout s'adaptant parfaitement à l'histoire : 

« En couvrant le dessin en hachures, non seulement je suis capable de dissimuler beaucoup d'erreurs, mais cela m'aide à me sentir plus confiant pour montrer le travail à d'autres personnes car, même si le dessin lui-même n'est pas très bon, elles peuvent au moins reconnaître et respecter le temps que j'ai passé dessus. »

Une bande dessinée qui nourrit et fait du bien en même temps. Du grand art!

14 mai 2021

Blanc autour

En 1832, à Canterbury, une petite ville du Connecticut, Prudence Crandall dirige une école pour filles. Le pays a été marqué - l'année précédente - par une révolte sanglante d'esclaves noirs éduqués qui a eu lieu dans le Sud des États-Unis, où l'esclavagisme sévit toujours. Nat Turner et son groupe ont assassiné une soixantaine de personnes, des familles entières de Blancs esclavagistes. Son action a entraîné la peur parmi la population et la création de milices, qui ont à leur tour assassiné plusieurs centaines d'Afro-américains, souvent innocents. 

Ainsi débute la bande dessinée Blanc autour, de Wilfrid Lupano et Stéphane Fert, en contextualisant cette Amérique du XIXe que l'on connaît mal, mais qui souffrait de ce racisme, de cette intolérance, de cette peur de la différence et de ce suprémacisme blanc, même dans des États comme le Connecticut, au Nord, qui avait pourtant aboli l'esclavage en 1784.

Nous retrouvons cette école pour filles - qui a réellement existé - le jour où Sarah, jeune fille noire, vient demander à l'institutrice Prudence Crandall si elle peut elle aussi apprendre et intégrer sa classe. L'institutrice l'accueille quelques jours plus tard sous le regard médusé des autres élèves, toutes blanches bien sûr. La jeune femme, poursuivant sa réflexion sur le fait que les Noirs et en particulier les femmes noires n'ont pas accès à l'éducation, décide à la rentrée suivante de n'ouvrir son école qu'à des jeunes filles noires. La population de la petite ville n'accepte pas du tout cette décision et fera tout pour mettre des bâtons dans les roues de Prudence Crandall, de son père qui la soutient et de ses élèves, arrivées d'un peu partout dans la région et même d'autres États américains, allant jusqu'à porter la cause en justice. Les stratagèmes utilisés, la haine déversée contre les Noirs, le mépris, la violence et la bassesse de certains des habitants de Canterbury m'ont arraché des larmes de désespoir devant la laideur de l'Homme.

Ce que doivent vivre ces filles et cette institutrice, femme forte, est abject et dur, mais ouvrira la voie à quelque chose comme une évolution. Même si le constat est qu'aujourd'hui, il reste de nombreuses cicatrices de tous ces actes, de ces rapports de domination, qui n'ont pas disparu avec les siècles, loin de là : on le constate aujourd'hui encore tous les jours.

Le dessinateur Stéphane Fert et le scénariste Wilfrid Lupano n'en sont pas à leur première association avec ce projet et c'est un succès : à première vue, on pourrait croire que l'on tient entre nos mains une bande dessinée jeunesse, couverture cartonnée, dessin qui semble naïf. Mais cette bd - aux couleurs si douces et qui contrastent volontairement avec la dureté de l'histoire - a le mérite d'être accessible à tous et de nous faire découvrir celles qui ont ouvert la voie à plus d'égalité, Blancs et Noirs, ensemble.

Quelques personnages inventés introduisent des éléments de magie et de sorcellerie et apportent des nuances et des réflexions qui enrichissent le récit. Les scènes qui se déroulent dans la forêt, avec les animaux, sont particulièrement réussies d'un point de vue graphique.

Une postface nous permet d'en apprendre plus sur ces femmes qui ont fréquenté l'école de Prudence Crandall et quel a été leur combat. Car ces femmes se sont souvent battu toute leur vie pour pouvoir accéder aux mêmes droits que les Blancs et en particulier au droit à l'éducation. Cette histoire nous permet de mieux comprendre encore et intégrer les revendications des groupes tels que Black Lives Matter, de mesurer l'ampleur et la durée du combat que les Noirs ont dû mener et mènent encore.


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Complément : 

Comment dessiner Blanc autour?

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Blanc autour, Wilfrid Lupano et Stéphane Fert, Éditions Dargaud, 2021

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La bonne nouvelle de la semaine : l'ouverture d'une nouvelle librairie est toujours une bonne nouvelle. Quand elle se trouve à deux pas de chez soi, c'est encore mieux! Longue vie à La maison des feuilles!
J'y ai déjà fait l'acquisition de Station Eleven, le roman d'Emily St. John Mandel publié avant L'hôtel de verre.