09 juillet 2013

Mister Funk

Mister Funk, Corey Redekop, Éditions XYZ, traduit de l'anglais par Sophie Cardinal-Corriveau, 2013

Après le roman d'anticipation 2054, d'Alexandre Delong, dont j'ai parlé sur ce blogue, XYZ se lance dans le roman d'horreur en publiant la traduction de Husk, de Corey Redekop, sorti en 2012 au Canada anglais.

« L'autobus s'est arrêté et d'autres citadins sont entrés, balayant la neige sur leurs épaules et secouant leurs bottes pleines de gadoue. Encore quelques arrêts et l'autobus était plein à craquer, ne s'arrêtait que pour permettre aux citoyens à l'extérieur de comprendre que toute tentative de se glisser à l'intérieur de la suerie mobile était futile. des effluves de laine mouillée et d'aisselles surchauffées imprégnaient tout l'air disponible émoussant les sens des passagers et masquant efficacement l'odeur de viande avariée qui, j'en étais sûr, émanait de moi. » (p.83)

La suite ici...

Lætitia Le Clech



20 juin 2013

Les poneys sauvages

Les poneys sauvages, de Michel Déon, Éditions Gallimard, 1970
Prix Interallié 1970 (prix qui récompense depuis 1930 un roman écrit par un journaliste)
Le roman a été retouché par son auteur en 2010, il s'en explique ici.
« Ce passé galant autorisait Rose à nous donner - foin d'hypocrisie - une chambre unique dans son auberge de la New Forest perdue parmi les bois où galopaient des poneys sauvages. Il me suffit de soulever encore en pensée la fenêtre à guillotine pour revoir au petit matin la brume argentée de la clairière, le ciel blanc au-dessus des arbres et, broutant l'herbe éclatante de rosée, les poneys aux longs poils humides, brillants comme de la soie. Le souffle retenu, je restais immobile, buvant l'air froid jusqu'à ce qu'un des poneys m'aperçût et se mit à hennir. Alors le troupeau redressait la tête dans ma direction et, après un court frémissement de l'échine, trottait vers la lisière de la forêt où il s'arrêtait encore quelques secondes avant de disparaître. » (p.74)

Narration double pour un roman-fleuve

Suivant les conseils d'un ami littéraire, je me suis lancée dans la découverte des Poneys sauvages de Michel Déon, roman fleuve de plus de 590 pages se déroulant sur une quarantaine d'années.
Écrit à la fin des années 60, publié en 1970, ce roman a connu un grand succès public à sa sortie, et demeure aujourd'hui encore une référence littéraire. 
Le point de départ du roman est la rencontre entre deux jeunes Français et trois jeunes Anglais à Cambridge, où ils étudieront durant l'année universitaire 1937-38.
Le narrateur (l'un des deux Français) devient leur historiographe, décrivant l'amitié qui unit principalement Georges Saval (le deuxième Français) aux trois Anglais, Horace McKay, Barry Roots et Cyril Courtney, ainsi que les événements historiques qui jalonnent leurs vies particulièrement bien remplies. D'autres personnages se déploieront dans le livre, comme Daniel, le fils de Georges Saval, ou Sarah, la femme de Georges et mère de Daniel. Le narrateur, devenu écrivain, obtient les confidences des différents protagonistes en les fréquentant de façon sporadique et en entretenant avec eux des correspondances épistolaires. D'autre part, Dermot Dewagh, leur professeur bien aimé à Cambridge restera un lien entre eux tous et nous pouvons également lire ses lettres dans le roman.
La narration devient double, par la voix du narrateur et par les mots de ces correspondances.

Une grande fresque historique absente des manuels scolaires


Le titre évoque ces poneys observés par Georges Saval à un moment charnière de sa jeune vie (dans l'extrait ci-dessus), mais pourrait également caractériser chacun des personnages de cette fiction forte et marquante. Chacun d'entre eux traverse le siècle épris d'une grande liberté, guidé par des idéaux qui se briseront parfois, exerçant des métiers souvent atypiques (agent secret, poète, écrivain, reporter du bout du monde), nouant des relations elles-aussi singulières avec des personnalités fortes. Ils s'ébrouent dans un siècle marqué par la Seconde Guerre mondiale, la guerre froide, la guerre d'Algérie, la fin du colonialisme, et ce roman nous expose à cette grande fresque historique que l'on ne trouve certainement pas dans les manuels scolaires. D'ailleurs, le roman a fait scandale à sa sortie car il relatait des épisodes de la guerre d'Algérie, la paix des braves de 1958, proposée par le Général de Gaulle et refusée par le FLN, et l'affaire Si Salah en 1960 (les liens envoient sur des documents de l'INA, pour ceux qui veulent approfondir sur le sujet). Ces événements étaient peu connus mais pourtant, l'auteur les a racontés de façon très juste, allant même jusqu'à recevoir les félicitations du Général Challe, qui a eu un rôle important pendant la guerre d'Algérie.
« Après la sortie du livre, j'ai reçu une lettre qui disait : "Je ne vous écris pas pour faire de vains compliments, mais parce que vous avez décrit de façon exacte ce qui s'est passé lors des négociations." C'était signé du général Challe. » (Article du Point, 28 février 2011)
L'auteur se fait également grand connaisseur et critique de l'histoire de l'Angleterre. Aujourd'hui, âgé de 93 ans, il vit en Irlande entouré de ses chevaux, un peu comme le narrateur des Poneys sauvages. Il a aussi vécu en Grèce, à Spetsai, et au Portugal, comme Barry Roots dans le roman.

« Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne : on boit de l’eau distillée. La chaleur y est excessive. » (Lettre de Rimbaud à sa famille, 1880)


Ces pérégrinations omniprésentes dans le roman donnent presque le vertige et encore une fois une sensation de liberté qui n'existe probablement plus aujourd'hui. Pouvoir choisir de rentrer en Europe sur un vieux rafiot au départ d'Aden (oui oui, là où Arthur Rimbaud a fait du commerce vers la fin de sa vie), partir à Madère sur un coup de tête pour retrouver un vieil ami qui a changé d'identité, naviguer dans les Îles Grecques à la recherche du passé, partir au gré des reportages journalistiques, chercher et retrouver une amoureuse par les moyens de l'époque ! Tant d'actions qui nous paraissent insurmontables, et qui donnent envie de tout lâcher et de partir à l'aventure... Cependant, les personnages, s'ils rencontrent des obstacles dus aux événements géopolitiques (guerre du Kippour, guerre d'indépendance au Yémen), ne se heurtent quasiment à aucune contrainte financière et matérielle, ni à aucun sentiment de remords ou de tristesse, comme si la vie coulait sur eux et qu'ils la vivaient sans penser au lendemain.

La guerre, la mort, l'engagement politique


L'ombre du poète Cyril Courtney (personnage fictif du roman) plane sans arrêt sur le récit, malgré sa mort dans des circonstances mystérieuses sur les plages de Normandie durant la guerre.
« Triste et mélodieux délire
J'erre à travers mon beau Paris
Sans avoir le cœur d'y mourir

- Que marmonnez-vous ? demanda Sarah
- De l’Apollinaire. Une petite chanson dont, un soir, j'ai échangé les strophes avec Cyril Courtney.
- Il est mort ! dit Georges.
- Cyril !
- Oui, à Dunkerque­. Je ne l'ai pas vu mourir, je l'ai aperçu mort, roulé par la vague, son beau visage maculé de mazout. Il en avait jusque dans la bouche.
Ainsi appris-je la fin de Cyril, en marchant le long des quais, la nuit de la victoire. Ce fut comme si l'on m'avait arraché les quinze jours ébouriffants de Florence pour n'en laisser qu'un froid souvenir. Nous ne recommencerons plus jamais. Cette fantaisie-là, cette fête du délire et de la joie de vivre appartenait à un passé qu'il fallait mettre de côté, repousser même avec violence, chaque fois qu'il tenterait de se rappeler. De toute façon, les vers d'Apollinaire n'étaient plus vrais pour nous. La mélancolie est une maladie d'avant-guerre. Nous ne pourrions plus l'éprouver. Elle ne revivrait qu'avec nos enfants à la veille de la prochaine. » (p.85-86)
L'auteur aborde les morsures laissées par un siècle violent, qui a décimé des familles, rompu des liens d'amitié, et laissé des survivants dans la désillusion et parfois le désespoir (la sœur de Cyril Courtney, Délia, incarne ce désespoir et cette folie, cette recherche éperdue du bonheur).
La complexité de l'engagement politique, avec l'émergence du communisme et la trahison de la patrie font partie intégrante du récit, en nous perdant un peu au passage. Nous prenons cependant ainsi la mesure de la subtilité du jeu politique des différents peuples et nations.

Ce roman foisonnant et remarquablement écrit ravira les fanatiques de fictions historiques. Il est l'un des grands livres du XXe siècle, complexe et qui nous habite longtemps, même si tous les personnages ne sont pas égaux en intérêt. Les poneys sauvages reste un formidable témoin de son époque, atteignant l'essence même de la littérature...

Lætitia Le Clech

Humeur musicale : Chapelier Fou, 613

14 juin 2013

Les Correspondances d'Eastman

BELLES LETTRES REBELLES

Voici le communiqué de presse des 11es Correspondances d'Eastman.
Pour suivre les Correspondances sur facebook, c'est ici.
J'espère pouvoir aller passer quelques temps là-bas, et notamment retourner voir l'excellent spectacle de Thomas Hellman, dont j'avais parlé en septembre 2012 après l'avoir vu dans le cadre du Festival International de Littérature (FIL).

Je vous invite à consulter la programmation pour découvrir la diversité des activités qui seront présentées durant ce long week-end !

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Eastman, le 11 juin 2013 – Les 11es Correspondances d’Eastman se dérouleront du 8 au 11 août et, cette année encore, plusieurs facettes de la littérature seront en vedette : poésie, bande-dessinée, roman, récit, mais aussi, correspondance, slam et mots en chanson. Cette année, la direction de la programmation a été confiée cette année à Bruno Lemieux, professeur de lettres et de communication au Cégep de Sherbrooke et un des fondateurs du Prix littéraire des collégiens. Il vient tout juste de publier « Dans le ventre la nuit », un recueil de poésie aux éditions du Noroît.
Pour la première fois, les Correspondances confieront à deux porte-paroles le soin de conjuguer, chacun à leur façon, les multiples sens de ces « Belles lettres rebelles », thème de cette année . Il s’agit de la comédienne et écrivaine, Francine Ruel, et du poète-slammeur sherbrookois David Goudreault, qui a remporté à Paris la Coupe du monde de slam-poésie en 2011.

Spectacles en soirée et cafés littéraires

Au programme du soir, de grands noms tels que Jean Désy, écrivain-médecin amoureux du Nord, dans une lecture-concert le jeudi soir ; l’auteur-compositeur de la nouvelle génération, Thomas Hellman, chantera le poète québécois Roland Giguère le vendredi soir et le samedi soir, la grande Dorothée Berryman propose une soirée piano-voix, accompagnée du pianiste Vincent Rehel. Standards jazz et ambiance feutrée au rendez-vous!
Plus d’une dizaine de cafés et entretiens littéraires seront de nouveau à l’affiche et permettront échanges et rencontres entre auteurs et personnalités artistiques : Caroline Allard, Jacques Allard, Deni Y. Béchard, Michel-Marc Bouchard, Roxanne Bouchard, Évelyne de la Chenelière, Jean-Simon DesRochers, Jean Désy, Stéphane Dompierre, Delaf et Dubuc, Éric Dupont, Louise Dupré, Naomi Fontaine, Louise Forestier, Dominique Fortier, Bianca Gervais, David Goudreault, Thomas Hellman, Nicole Houde, Carl Leblanc, Véronique Marcotte, Frédéric Metz, Michel Rabagliati, Kim Thuy, Catherine Voyer-Léger …
L’animation de ces tables rondes est confiée entre autres à David Desjardins, Sébastien Diaz, Jean Fugère, Louis Hamelin, Danielle Laurin, Tristan Malavoy-Racine.
Pour leur 11e édition, un vent de fraîcheur vient dynamiser les cafés littéraires. Voyez des rencontres uniques autour de thématiques encore jamais abordées! Le samedi avant-midi, assistez à la rencontre entre Véronique Marcotte, Stéphane Dompierre et Roxane Bouchard, auteurs de trois des cinq livres de la série L’Orphéon : cinq auteurs, cinq livres, un immeuble. Le samedi après-midi, c’est une rencontre 2.0 qui attend les festivaliers. En effet, un café littéraire autour du thème « Bla-bla blogue : l’écriture à l’heure d’Internet » est prévu, réunissant les bloggeuses Caroline Allard et Catherine Voyer-Léger. Ce café sera animé par Danièle Bombardier. Le dimanche, assistez à la rencontre colorée entre trois grands bédéistes du Québec, autour du thème « Entre images et mots : BD et roman graphique » : une rencontre avec Michel Rabagliati, Maryse Dubuc et Marc Delafontaine. L’animation sera confiée à Dominic Tardif.
Deux grands entretiens sont inscrits à la programmation : le vendredi midi, rencontre avec Louise Forestier et David Desjardins, chroniqueur au Devoir ; et le samedi midi, entretien avec Michel-Marc Bouchard et Sébastien Diaz entrecoupé d’extraits lus par la comédienne Bianca Gervais.
Frédéric Metz dont le livre « Design ? » fait un malheur en ce moment, présentera un spectacle imagé hors-norme : « L’abécé de Metz, digression graphique et farfelue autour de la lettre », le dimanche après-midi au Cabaret d’Eastman.

Envie de nouveauté ?

Visant toujours à améliorer l’expérience et la satisfaction des festivaliers, cette 11e édition inaugurera d’importants changements. Cet été, ce sera au nouveau Cabaret d’Eastman que les Correspondances accueilleront artistes et festivaliers dans une atmosphère conviviale et originale. Les traditionnels cafés littéraires, quant à eux, se dérouleront en plein air, dans un endroit conçu spécialement pour l’évènement, sous le nouveau chapiteau Québecor.
Autre nouveauté : les chapiteaux de la librairie Archambault et de la chaîne MAtv seront érigés au chapiteau d’accueil, en plein coeur du village. Les festivaliers pourront donc bouquiner en plein air afin de se procurer les oeuvres qui les auront inspirés et participer à une activité conçue spécialement pour l’évènement.
En 2013, c’est également le grand retour des prestations littéraires au « Café Bistro Les Trois Grâces ». Les jeudi et vendredi soirs, venez prendre un bon repas en compagnie de Louise Portal ou de Kim Thùy!
L’évènement relancera le populaire concours d’écriture de la « Poste restante » sous un nouveau nom : « L’Interlettre ». Les écrivains en herbe sont donc invités, jusqu’au 14 juillet, à prendre la plume et nous faire parvenir, via le net, leur lettre la plus inspirante. Détails dès le 11 juin. La traditionnelle soirée-bénéfice des Correspondances d’Eastman sera elle aussi revampée afin d’offrir aux participants une fête animée et haute en couleur! Pour la première fois, elle se déroulera une semaine avant la tenue des Correspondances, soit le vendredi 2 août.

J’ai mon stylo-passeport !

Le stylo-passeport, outil incontournable de l’évènement, offre plusieurs activités uniques aux festivaliers dont une exposition du célèbre photographe du Devoir, Jacques Nadeau, présentée à la bibliothèque d’Eastman. Une rencontre avec l’artiste est également prévue le dimanche après-midi. La poétesse Hélène Dorion offrira le samedi midi au Cabaret d’Eastman, une lecture d’extraits de ses récits et de sa poésie.
Le samedi soir, en fin de soirée, assistez gratuitement au cabaret Lis Ta Rature, animé par David Goudreault. De l'humour à la profondeur en passant par la performance scénique, une brochette d'auteurs professionnels ont carte blanche pour séduire le public. Avec Francine Ruel, Frank Poule, Kiev Renaud, Catherine Dorion, Alex Dostie, Sophie Jeukens et ambiance musicale !
Les jardins d’écriture et le « Portage des mots » seront de nouveau à l’honneur et permettront aux épistoliers de redécouvrir le village dans ses décors bucoliques ou inusités pour y lire et écrire.
Visitez notre site web afin de connaître tous les détails de l’évènement et suivez-nous sur Facebook!
Les Correspondances d’Eastman tiennent à remercier son grand partenaire, Québecor inc., et reconnaissent l’apport important du Conseil des arts du Canada et du Conseil des arts et des lettres du Québec, ainsi que le soutien de la municipalité d’Eastman et de la MRC Memphrémagog. Merci aussi à nos partenaires majeurs : Hydro-Québec, le Groupe HMH et la Caisse Desjardins du Lac Memphrémagog.
Le rendez-vous est donc lancé pour tous les amoureux des lettres et de la langue, quelle qu’en soit la forme!
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Pour plus d’information :
Sarah Fortin, directrice générale
450 297-2265 ou, sans frais, 1 888 297-3449
Patricia Lamy, attachée de presse
514 912-7443
lamypat@videotron.ca

14 mai 2013

2054

2054, d'Alexandre Delong, Éditions XYZ, 2013

Les genres de la science-fiction, de l'anticipation ou de la dystopie (contraire de l'utopie) n'occupent pas une place très importante dans ma bibliothèque personnelle. J'ai bien lu 1984 de George Orwell ou Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, que j'ai adorés tous les deux, mais ma connaissance du sujet reste limitée. Aussi j'avais quelques appréhensions en débutant 2054, d'Alexandre Delong, qui par le choix de ce titre, me paraissait un peu pompeux (et risqué) par sa référence directe à 1984, publié en 1949...

Mais c'était sans compter sur une trame narrative très prenante, intéressante car ancrée à la fois dans la réalité de notre société de consommation et à la fois dans un futur pas si lointain. Les notions de « fonds d'investissement en capital humain », de « money time » font écho à de nombreux débats et échanges d'idées des derniers mois dans notre société en crise.


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Lætitia Le Clech


Humeur musicale : le nouvel album de Champion, ° 1, en écoute ici jusqu'au 27 mai, veille de sa sortie.

28 mars 2013

Visite la nuit

Visite la nuit, recueil de nouvelles de Caroline Legouix, Les Éditions de La Grenouillère, 2012


Dans ce recueil de 19 nouvelles, dont certaines ont été au préalable publiées dans des revues littéraires telles que Moebius ou Virages, et dont deux ont remporté des prix en France*,  Caroline Legouix manie une plume très efficace qui nous amène dans des mondes tour à tour inquiétants, violents, sombres ou nostalgiques.

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Humeur musicale : Nick Cave, No More Shall we Part (Mute, 2001)

23 mars 2013

Nick Cave

Nick Cave and The Bad Seeds, Métropolis de Montréal, 22 mars 2013

Hier soir, dans un Métropolis plein à craquer, c'est fébrile que la foule attend Nick Cave, en visite à Montréal pour la deuxième fois en 5 ans. Son nouvel album, Push the Sky Away, sorti le mois dernier revient à une musique plus douce, digne des Boatman's Call et autre No More Shall we Part.
Nick Cave et ses Bad Seeds, qui fêtent ensemble leurs 30 ans d'existence cette année, en ont interprété quelques morceaux avec vigueur et notamment une Jubilee Street très plaisante et qui démarrait fort bien ce spectacle.
Puis le groupe s'est tourné vers sa longue carrière pour y puiser toutes les plus grandes chansons qu'il pouvait y trouver : Red Right Hand, toujours aussi inquiétante quand le grand et maigre Nick se penche sur les premiers rangs éclairé d'une lumière rouge sang, God is in the House, The Weeping Song, Into my Arms, au piano, intermèdes bienvenus après des moments très énergiques pour le chanteur et le public. Stagger Lee, enfin, chanson traditionnelle américaine inspirée d'une sordide histoire qui s'est déroulée en 1895 aux États-Unis.
Avec Nick Cave and The Bad Seeds, nul besoin de mise en scène, de décors originaux ou de lumières spéciales, Nick Cave EST la mise en scène à lui seul, courant d'un bout à l'autre du stage, serrant des mains au passage, s'appuyant même sur des personnes pour s'avancer le plus possible vers les gens, et tout ceci en continuant de chanter, s'adressant à des personnes au premier rang, adaptant ses paroles pour faire de l'humour grinçant (dans Stagger Lee : « The Devil is in, It's your fucking I-Phone! », pied de nez aux dizaines de personnes qui le mitraillaient de leur téléphone intelligent sans qu'il ne s'en plaigne par ailleurs) ou interpeller de jolies personnes. 
Nick Cave est un vrai rocker qui peut tout se permettre, son passé punk avec The Boys Next Door ou The Birthday Party ressurgit sur scène, dans sa gestuelle, son aisance naturelle, son rythme. Il possède de plus un charisme capable de faire chavirer n'importe qui. 
Le gourou Cave nous a donc livré une performance qui ressemblait à celle de 2008, comme on peut s'en rendre compte en relisant mon billet du 7 octobre 2008, mais agrémentée des nouvelles chansons de Push the Sky Away.

Je dois mentionner aussi l'excellente Sharon Van Etten, qui a assuré avec brio la première partie du concert. Sharon est aussi une des choristes de Nick Cave and The Bad Seeds.

Ici, vous pourrez écouter et voir Into My Arms
Et ici, le clip de Stagger Lee
Encore une pour se faire plaisir, Henry Lee, avec PJ Harvey, dans l'émission anglaise The White Room
Et enfin, une performance plus récente de The Mercy Seat, à Glastonbury en 2010

La critique du concert par Erik Leijon, dans The Gazette
L'article de La Presse, par Alain Brunet

Lætitia Le Clech

Inutile de vous faire part de mon humeur musicale... :)

14 mars 2013

La courte année de Rivière-Longue

La courte année de Rivière-Longue, Elise Lagacé, Éditions Hurtubise, 2013

Quel petit livre intéressant que ce premier roman d'Elise Lagacé ! Par sa plume faussement naïve et son style imagé, l'auteure se rapproche du conte, et nous offre plusieurs niveaux de lecture. Le monde décrit nous semble bien réel par ses éléments palpables, mais la présence de quelques ingrédients surnaturels (le chat, l'ours), et de personnages ou de situations hors-normes nous amènent ailleurs, même si « À Rivière-Longue, on rejette l'ailleurs. Ailleurs, ça n'existe plus, même en pensée, même en secret, même en rêve. À Rivière-Longue, on préfère Nulle part et l'on se contente d'ici. » (p.24). Le lecteur, lui, ne se sent pas nulle part. Il se retrouve dans ce village imaginaire où il est interdit d'avoir des chiens. Où la suspicion des habitants entraîne une omerta omniprésente et empêche quiconque de s'en aller. Où l'on « se nourrit de veilles rancunes et des colères du jour » (p.22). Où il n'est pas bien vu d'acheter ailleurs ce que l'on peut trouver sur place. Rivière-Longue, d'où Aline, la mère de Marcelle, s'enfuira cependant, tournant le dos à la violence qu'elle subit de son mari Son, et qui est évoquée à demi-mots au début du roman. Plusieurs années s'écoulent, entre non-dits, routine du village, violence de Son, jusqu'à l'apparition d'un "étrange", sorte de survenant arrivé de la ville, de cet ailleurs que les habitants de Rivière-Longue redoutent tant.
Lié à Aline par les mots que cette dernière a écrit à sa fille et qu'il est le seul à pouvoir lire, cet étranger, Roland, se met en tête de construire une maison pour qu'Aline revienne au village. Mais cela signifie également revenir vers son bourreau, qui sera enfin clairement identifié comme tel par Martin, le doux et bon Martin, dans une confrontation qui scellera le destin de Rivière-Longue.
« Faut pas croire tout ce qu'elle raconte, Martin. C'est une hostie de menteuse, comme la plupart des femmes. Si t'es trop faible pis trop naïf pis que tu la crois, c'est ton problème. Je te dis ça en ami.
Martin devient de plus en plus enragé et sa voix s'éteint dans un chuchotement :

Elle a pas eu besoin de dire grand-chose. T'as jamais fait dans la dentelle, pis t'as jamais été discret. Crisse ! Tu fermais même pas les fenêtres quand tu la battais, pis tu hurlais après pendant des heures. Penses-tu vraiment qu'on entendait rien? » (pp. 140-141)
Roland s'entourera de tous les originaux du village (Mario le verbomoteur, simple d'esprit qui récite du Michel de Montaigne, Simone, enfant de 3 ans qui parle et agit comme un adulte), les solitaires (Gitane l'avocate du village), et les animaux, comme la chatte Verlaine :
« Verlaine, c'est le seul chat du village. Même sur la ferme à Bourrassa, il n'y en a pas. Ce qui fait qu'il y a bien des rats. C'est pourquoi elle habite avec Gitane et Simone. Personne n'oserait faire de mal au chat d'une avocate. elle connaît le Code civil, et le Code civil, ça fait peur. » (p. 79)
Le récit s'essouffle par moment mais quelques beaux passages et une certaine dose d'humour viennent relever le tout pour au final en faire un premier roman très agréable à découvrir.
« Elle le sait, tout cela n'est que temporaire, c'est une famille de secours et elle ne peut prévoir ce qui en restera. Gitane profite donc du moment présent. Le seul qui nous appartienne vraiment. Le passé se travestit de nos souvenirs et le futur s'habille de nos craintes » (p.118)
« La vieille Sophie, qui avait passé sa vie à courir après son temps, mourut écrasée sous son horloge grand-père. C'était un frêle petit bout de femme, toute brune, qui ne sortait presque jamais de sa maison. Un soir, elle tentait de remonter l'horloge qui trônait, paternelle, dans son salon, quand l'étalon à Bourrassa, en rut et en fugue, vint ruer contre le mur extérieur de sa maison. Le choc fit basculer l'horloge qui sombra sur la vieille sans défense et le temps s'arrêta à cinq heures et vingt de l'après-midi. Cela permit au moins au docteur de prononcer l'heure du décès. Ce fut pour lui une mort bien commode, quoique peu commune. Le dimanche suivant, la vieille Sophie ratait la messe pour la première fois en soixante-dix-huit ans. » (p. 177)

Une plume que je rangerais dans le même genre que certains nouveaux jeunes auteurs québécois des derniers mois, comme Stéphanie Pelletier, qui magnifient la nature et accueillent le mystérieux avec un naturel désarmant. Élise Lagacé se définit elle-même comme « écrivailleuse, autodidacte, chercheure, trouveuse, gosseuse de fiction, gastronome des mots, terre d'asile pour personnages en quête d'un foyer ». Ça promet d'autres futures belles créations...

Lætitia Le Clech

Humeur musicale : Nick Cave and The Bad Seeds, Push the Sky Away ( Bad Seed Limited, 2013)

27 février 2013

De Mumbai à Madurai

De Mumbai à Madurai, L'énigme de l'arrivée et de l'après-midi, de François Hébert, éditions XYZ, Collection Romanichels, 2013

Dans son dernier ouvrage, François Hébert nous livre le récit un peu chaotique de son voyage en Inde avec sa conjointe, de Mumbai à Madurai où ils doivent chacun donner une allocution lors d'un colloque sur la francophonie et la littérature. Celle de l'auteur s'intitule : «Études francophones, enjeux et perspectives» (p.58)
L'énigme de l'arrivée et de l'après-midi, titre qui s'inspire d'un livre de V.S. Naipaul (L'énigme de l'arrivée), écrivain d'origine trinidadienne et dont les ancêtres viennent de la plaine du Gange, lui-même inspiré par un tableau de 1912 de Giogio di Chirico du même titre (ou, pour être plus exacte, L'énigme de l'arrivée et de l'après-midi), foisonne d'informations, de réflexions, de petites phrases à saveur philosophique, historique, religieuse ou littéraire. Cet ovni littéraire correspond à ce fouillis que l'on peut ressentir (ou imaginer si on n'y est jamais allé) en Inde, comme cet enseignant, Laude, le résume : «L'Inde, c'est le plein». (p.103)
Ce titre, l'énigme de l'arrivée et de l'après-midi, devient une allégorie du voyage et de l'exil :
«L'étrangeté du tableau, dans l'esprit de Naipaul, porte sur l'indécidabilité de la situation : partirait-on sans pouvoir retrouver le point de départ, voudrait-on repartir que le navire ne serait plus là, etc.
Écrit-on des livres pour s'exiler de la vie, ou bien en écrit-on pour y retourner?» (p.116)
Écrit dans un style proche de la poésie (l'auteur a publié aux Éditions de l'Hexagone plusieurs recueils de poèmes, dont Les pommes les plus hautes (1997), Comment serrer la main de ce mort-là (finaliste aux prix Alfred-DesRochers et du Festival international de poésie de Trois-Rivières, 2007) et Poèmes de cirque et circonstance (2009)), François Hébert démontre une certaine liberté et une grande aisance littéraire (et il en est conscient). Plusieurs passages nous rappellent l'existence de ces figures de style apprises à l'école, telles que les zeugmes, qui apportent une touche d'humour au récit :
«Son alter-ego fait du stop, prend des bus, des bières et son temps.» (p.64)
Mais l'abus de ces figures de style, ainsi que des nombreuses références littéraires (Malraux, Césaire, Le Clézio, Szymborska, etc.) et des appels à tous ces écrivains-voyageurs, Bouvier, Trojanow, ou à des auteurs ayant écrit sur l'Inde ou la religion (Henri Stierlin, Louis Gauthier) nous perd dans un dédale de pensées restant parfois en surface. L'auteur sautille d'un thème à l'autre, fait montre de sa grande connaissance ou de son désir de connaissance de l'Inde, tente de démêler l'hindouisme, aborde la difficulté de voyager dans un pays d'extrême pauvreté («Comment composer avec la misère ambiante? Nous avons des discussions à ce sujet.» (p.42). Mais au final, comprendre l'Inde nous semble impossible.

Il reste un sujet sur lequel revient l'auteur tout au long de son récit, et qui est comme un fil conducteur à sa réflexion :
«S'il y a un sujet qui tient le haut du pavé dans la littérature québécoise ces temps-ci, mais peut-être bien dans la francophonie et aussi dans les œuvres du monde entier, c'est la question des déplacements, forcés ou choisis, de l'exil ou des voyages, avec la nostalgie et les espérances.» (p. 47)
De Mumbai à Madurai, L'énigme de l'arrivée et de l'après-midi reste un court livre (128 pages) loin d'être inintéressant, mais qui peut sembler hermétique à certains moments. Le propos, très spontané, rédigé probablement "à chaud", invite le lecteur à aborder ce texte par petites touches, dévoilant ainsi quelques agréables surprises.

La critique de Christian Desmeules dans Le Devoir

Lætitia Le Clech

Humeur musicale : Patricia Barber, Smash (Universal Music, 2013)

17 février 2013

Encyclopédie du monde visible

Après une très longue absence, voici une nouvelle chronique littéraire, que vous pourrez retrouver en intégralité sur Ma mère était hipster...

Encyclopédie du monde visible, de Diane Schoemperlen, traduction de Dominique Fortier, Éditions Alto, 2013

Titre original : Forms of Devotion, HarperCollins Canada, 2001 

Encyclopédie du monde visible est un recueil de 11 histoires distinctes, tournant toutes autour d’une réflexion sur les différentes façons d’appréhender la vie dans notre monde actuel.
L’œuvre de Diane Schoemperlen, composée essentiellement de nouvelles,  permet une large exploration des différentes formes littéraires et une déconstruction de celles-ci par de nombreuses expérimentations.
Dans de précédents ouvrages, Diane Schoemperlen s’est par exemple essayée au style télégraphique, au récit sous forme de questionnaire à choix multiples (None of the Above, in The Man of My Dreams, 1990), et à différentes autres formes littéraires créatives.
Aussi, quand son fils, Alexander, lui a demandé pourquoi il n’y avait pas d’images dans ses livres, sa réponse instinctive a été d’écrire cette encyclopédie, qu’elle a bâtie en se basant sur des illustrations qu’elle avait remarquées, ou en en cherchant d’autres après avoir écrit une histoire (L’histoire Remerciez le ciel (conte de fées) est un parfait exemple de ce processus). Le fruit de ce travail constitue un vrai livre-objet, composé de gravures anciennes, de représentations anatomiques, et d’illustrations résultant de collages créés par l’auteure elle-même. La liste complète de ces images se retrouve en fin d’ouvrage.

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