24 août 2012

Programmation du Festival international de la littérature


Le Festival international de la littérature, du 21 au 29 septembre 2012

Amoureux des mots, voici un festival pour vous. Le Festival International de la littérature, FIL pour les intimes, se déroulera du 21 au 29 septembre dans différents lieux de Montréal.

Mercredi matin avait lieu le lancement de ce festival, au Lion d’Or, et nous avons eu un bel aperçu de la programmation et des différents protagonistes du festival. Plusieurs prestations musicales (Tristan Malavoy-Racine, Thomas Hellman), ainsi que des lectures (Michel Vézina et Joséphine Bacon entre autres) et des vidéos (Jean-Louis Trintignant entre autres) nous ont permis d’imaginer ce que sera le festival.

La suite ici...

22 août 2012

Quand les guêpes se taisent


Quand les guêpes se taisent, de Stéphanie Pelletier, Éditions Leméac, 2012, 118 pages

Jeune auteure originaire du Bas Saint-Laurent, où elle vit de nouveau depuis 2006, Stéphanie Pelletier a publié quelques nouvelles dans les revues Moebius, Caractère et dans la revue littéraire de l’Université du Québec à Rimouski.
Elle évoque cette expérience dans le récit Trois sous et une étincelle, dernière nouvelle de son premier recueil à elle, publié ces jours-ci chez Leméac.  La narratrice, en parlant de son ami trop tôt décédé, se remémore lorsqu’ils s’étaient rendus ensemble au lancement de la revue littéraire à laquelle ils avaient collaboré.

La suite ici...

Humeur musicale : Dominique A, Par les lueurs (Vers les lueurs, Cinq 7, 2012)

03 août 2012

République, un abécédaire populaire

À voir, plusieurs fois s'il le faut, pour l'urgence, pour l'inspiration, pour ces hommes et ces femmes et leurs grandes et belles idées.
Il repasse le samedi 25 août au parc de Normanville, à Montréal, dans le cadre du cinéma sous les étoiles.

01 août 2012

Des lectures d'été

Sur les sites Internet de nombreux médias tels que La Presse, ainsi que sur Zone d'écriture, le site littéraire de Radio-Canada, l'heure est aux
« lectures d'été ».
Personnellement, mes lectures d'été ne sont pas différentes de mes lectures d'hiver et j'ai un peu de misère à approuver les raisons de l'existence des lectures d'été...
Je comprends bien : plus de temps, plus de légèreté, plus plus plus...
Mais doit-on vraiment associer nos choix de lectures aux saisons? Un bon polar peut aussi se déguster en hiver et en devient d'ailleurs encore plus inquiétant... Des livres tels que Lignes de faille, de Nancy Huston, L'histoire de l'amour, de Nicole Krauss, Extrêmement fort et incroyablement près, de Jonathan Safran Foer et Les bienveillantes de Jonathan Littell, qui portent tous sur de difficiles thématiques reliées à la Seconde Guerre mondiale et l'Holocauste peuvent être lus sur une plage de République Dominicaine, non? Ne me dites pas non, je l'ai fait ;-)
[D'ailleurs, excepté pour le dernier qui m'a achevée sans que je l'ai achevé, les trois autres ont été mes trois livres préférés de cette année là (2007)]

Nos choix de lectures dépendent avant tout de notre état d'esprit. C'est sûr que pour la plupart d'entre nous, l'été correspond à une période plus calme, plus joyeuse, une période de repos et de vacances. Pourquoi ne pas entamer justement des livres plus difficiles, plus lourds peut-être, alors que notre esprit est plus éveillé? L'hiver, qui nous fatigue, nous rentre dedans, contre lequel nous nous battons sans cesse, devrait nous inciter à lire des livres plus légers et drôles.
Et pourquoi on ne parle jamais des « lectures d'hiver »?
Ce qui me semble le plus agaçant dans cette habitude de parler des lectures d'été chaque année, c'est de suivre une convention que presque personne ne remet en cause. Seul point positif : cette habitude permet aux gens de lire plus... Alors juste pour cela, cette convention a le droit (et le devoir?) d'exister.

Cela dit, je vous souhaite un bon été de lectures, quelles qu'elles soient!

Un article récent dans Le Monde essaie de comprendre les lectures (et lecteurs) d'été.

Et vous, avez-vous des lectures d'été? Que pensez-vous de cette "convention"? Lisez-vous plus en été?

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : la compilation numéro 26 de l'excellent site À découvrir absolument...


22 juillet 2012

Griffintown

Griffintown, Marie Hélène Poitras, Éditions Alto, 2012

Décidément à l'aise dans de nombreux styles (littérature jeunesse et adulte, critique musicale et littéraire), l'auteure Marie Hélène Poitras, également journaliste culturelle en musique et éditrice web de Zone d'écriture, de Radio-Canada, nous offre pour son troisième roman pour adultes un véritable western urbain.
Se servant de son expérience comme cochère à Montréal, l'auteure nous entraîne dans les écuries du quartier Griffintown, dans le sud-ouest de la ville. C'est là que John, Billy, Marie et d'autres vont se côtoyer, traînant leur passé dans leurs bottes...

Tout comme dans La mort de Mignonne et autres histoires, le précédent livre pour adultes de Marie Hélène Poitras (recueil de nouvelles), l'un des éléments frappants de Griffintown est l'inconditionnel amour de l'auteure pour les chevaux. Elle les comprend et les sublime.
Nous entrons, grâce à ce récit, dans un univers qui nous est totalement méconnu, et Marie Hélène Poitras nous en apprend beaucoup (l'école des cochers, le traitement réservé aux chevaux, la menace des constructions de luxe dans le quartier, la conduite d'une calèche), tout en gardant une vraie part de mystère qui s'accorde avec l'aspect "conte urbain" de ce livre.
Le récit, construit comme une enquête (on cherche à savoir qui a tué Paul), avec ses multiples protagonistes, utilise Marie comme fil conducteur, « pied-tendre » s'intégrant dans ce milieu difficile.
Avec une toile de fond un peu plus classique (deux êtres que tout sépare vont se rencontrer), Griffintown nous ouvre un nouveau monde, poétique et dur à la fois, peuplé de personnages hauts en couleur, de détails recherchés et de passages très évocateurs.
Tout cela en fait incontestablement l'une des grandes réussites littéraires de l'année au Québec.
Angle Murray et Ottawa, dans l'ancien Horse Palace de Leo Leonard, là où paissaient d'autres chevaux de trait jusqu'à tout récemment, une petite boule de feuillage a pris forme autour d'une racine de trèfle exhumée. En roulant ainsi ballottée, elle a fini par accrocher ce qui traînait autour de léger et de friable : brins d'une vieille herbe jaunie, boutons de fleurs séchées, cheveux blancs et crins fourchus, de la corne réduite en poudre et même un peu de moelle, emmêlés au sable gris, aux racinettes de pissenlits, nervures de feuilles datant d'automnes révolus, germes de sainfoin, bouts de ficelle et de corde rêche, pollen et rouille effritée, duvet de moineau. La boule prend de l'expansion, de plus en plus bouffante et ventrue, virevolte sur l'asphalte en direction de le rue des Seigneurs, comme une petite âme en proie à l'affolement. (p.111)
La sublime couverture du livre, qui résume bien le contenu de ce roman, est réalisée par l'illustrateur montréalais Jason Cantoro (jetez un œil sur son site, ça vaut le coup).

La critique de Chantal Guy dans La Presse
L'article de Dominic Tardif dans le journal Voir
Un reportage sur Griffintown et sur les écuries dans Mange ta ville
De nombreux blogues ont parlé de Griffintown, parmi eux, Ma mère était hipster

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Rome, Danger Mouse et Daniele Luppi (EMI, 2011). Cet album pourrait jouer en boucle durant toute la lecture de Griffintown! D'ailleurs, l'une des chansons de l'album s'intitule The Rose With the Broken Neck, la rose au cou cassé, qui est le surnom de Marie dans le livre...

19 juillet 2012

Elles ont fait l'Amérique

Elles ont fait l'Amérique, Tome 1, Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Éditions Lux, 2011

L'anthropologue québécois Serge Bouchard, qui anime depuis 2004 sur les ondes de Radio-Canada l'émission De remarquables oubliés, a décidé de rendre hommage sur papier à 15 femmes qui, par leurs destins extraordinaires, ont ajouté une pierre à l'édifice du Canada.
Exploratrices, voyageuses, journalistes, elles ont suivi leur mari ou décidé seules de leur destinée.
Toutes intéressantes, certaines passionnantes, elles nous permettent de découvrir certains aspects que les manuels d'histoire occultent trop souvent.
Comme par exemple cette dernière histoire, celle de Robertine Barry, féministe et première femme journaliste à être engagée au journal La Patrie par Honoré Beaugrand, fondateur dudit journal. Savez-vous que l'édifice de ce journal existe toujours, au 180, rue Sainte-Catherine Est? Il est en ce moment investi par un organisme visant à promouvoir l'art de rue. Allez y faire un tour!

Les vies de ces femmes sont racontées comme des épopées. Plusieurs thématiques surgissent de ces récits, notamment le fait français en Amérique du Nord.
Certaines histoires nous font voyager jusque dans l'Ouest américain où ces exploratrices multilingues (elles feraient rougir de honte un bon nombre d'entre nous) communiquaient en français avec certaines populations autochtones. Elles prenaient également la peine d'assimiler les langues amérindiennes.
À la suite de ces lectures, nous nous demandons comment la langue française a pu s'évanouir à ce point en Amérique. Même si nous avons certains éléments de réponse à ce sujet, il est toujours bouleversant de se rendre compte du déclin d'une telle richesse.

Ces histoires plairont à toute la famille, on peut les lire à haute voix aux enfants le soir (Ah! le bonheur de se faire lire des histoires!), les prêter à la visite, chacun y trouvera du plaisir et de l'intérêt.
Vivement le tome 2!

Une petite vidéo explicative
La critique dans La Presse 

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Légendes d'un peuple (Les disques Gavroche, 2012). En ces temps électoraux, musique à découvrir... et qui colle parfaitement au livre de Serge Bouchard!

13 juillet 2012

Les lumières de la France

Les lumières de la France, tome 1 : La comtesse éponyme, Joann Sfar, Éditions Dargaud, 2012

Loin du Chat du rabbin ou de Gainsbourg (vie héroïque), Joann Sfar s'attaque à l'histoire de France du siècle des Lumières.
Le prolifique auteur de bande dessinée, qui a aussi dans sa besace une maîtrise de philosophie, revisite les contradictions des grands penseurs de cette époque qui pouvaient se targuer d'être contre l'esclavage tout en retirant du commerce triangulaire de nombreux bénéfices.
Le faux débat est ainsi amorcé par le personnage du Comte que l'on rencontre en début d'ouvrage : « Je voudrais pouvoir dormir sereinement avec la certitude que notre compagnie pratique un esclavage à visage humain ». Cela pose les bases de cette bd qui se veut grinçante...
Sfar nous fait ensuite partager le quotidien de la Comtesse, épouse du Comte du début, qui, pour se désennuyer, écrit (et vit) ses fantasmes coquins et discute avec sa petite chienne Fragonarde...
Un peu de philosophie dans le boudoir, vous avez dit?

L'ensemble est un petit délice qui nous laisse malheureusement sur notre faim. La suite devrait sortir prochainement (deux autres tomes sont prévus) et on a hâte de voir ce que Sfar nous réserve.
Si cet ouvrage peut paraître un brin brouillon, entre autres en nous perdant un peu entre la première partie (très courte) et la deuxième, le scénario semble tout droit sorti des méandres chaotiques du cerveau de Sfar. Son humour décalé viendra chercher les lecteurs les plus avertis, quant aux autres, ils sortiront peut-être de cette lecture un peu décontenancés.
Les pages finales nous offrent quelques croquis et planches de dessins dont plusieurs mettent en scène la petite chienne Fragonarde. Vous l'aurez compris, j'aime beaucoup cette petite chienne!


Humeur musicale : Trunks, Hardifscurry (Album On the Roof, 2011, Le son du maquis)

12 juillet 2012

Paris vs New York

Paris vs New York, Vahram Muratyan, Éditions 10/18, 2011

Originellement blogue créé en 2010, le procédé de Paris vs New York est simple : opposer les grandes thématiques urbaines, souvent décalées et originales (les crottes, le divertissement, la chaleur, le fromage) entre ces deux grandes villes, sous forme de dessins plutôt simples, style pictogrammes élaborés, mais qui captent le plus souvent LE détail qui tue.
Plutôt destiné à ceux qui connaissent l'Amérique du Nord et en particulier New York, ainsi que Paris et les habitudes françaises, à qui cet ouvrage fera s'exclamer « Mais oui, c'est vrai! », ce petit guide non réglementaire fera voyager tous ceux qui le feuilleteront et pourra même lancer des discussions entre amis, après avoir ouvert le livre à une page au hasard.

Cadeau ludique et inépuisable, Paris vs New York laisse présager de nombreuses suites. Peut-être que son auteur, français de naissance, amoureux de New York, se lancera dans de nouveaux « matches visuels » entre grandes villes.

En attendant, vous pouvez consulter le blogue de l'auteur ici.

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Veckatimest, Grizzly Bear (Warp, 2011)

11 juillet 2012

Se résoudre aux adieux

Se résoudre aux adieux, Philippe Besson, Éditions Julliard, 2007

Depuis ma découverte de Philippe Besson, que j'aime d'amour, parce qu'il a écrit Son frère et d'autres belles choses, je me suis procuré plusieurs de ses livres.
Se résoudre aux adieux, publié en 2007, se présente sous la forme de plusieurs lettres qu'une femme, Louise, écrit à son amant perdu, Clément, depuis les quatre coins du monde (Cuba, New York, Venise, en route vers Paris). Femme blessée et victime de « l'homme de [sa] vie », qui ne l'a pas choisie, elle prend le parti d'écrire tout ce qui lui vient à l'esprit concernant cette relation sans futur.

Plutôt décevant, ce texte, rapide à lire, étale un certain nombre de lieux communs post-rupture, qui même s'ils sont réalistes, n'en demeurent pas moins éculés.
Les thèmes chers à l'auteur tels que l'absence et le deuil sont traités de façon appropriée mais trop scolaire.
L'exercice de style est valable, mais le résultat, décevant.
Au suivant.


Humeur musicale : Philémon chante, Les sessions cubaines (Audiogram, 2010), en voilà de belles chansons d'amours déçues...

28 juin 2012

Son frère

Son frère, Philippe Besson, Pocket, 2001, 152 pages

Il est de ces livres qui vous happent pour quelques heures, que vous achevez au milieu de la nuit, exténué par tant de douleur et de tristesse mais aussi libéré. Il en fût ainsi avec Falaises, d'Olivier Adam. Et maintenant avec Son frère, de Philippe Besson.

Philippe Besson que j'ai découvert en 2009 avec La trahison de Thomas Spencer. Philippe Besson, auteur français prolifique (il vient de sortir son quinzième roman, intitulé Une bonne raison de se tuer, en moins de dix ans), qui a été adapté au cinéma à plusieurs reprises (Son frère, en 2003, adapté par Patrice Chéreau. En l'absence des hommes, Un garçon d'Italie, Les jours fragiles ont également été adaptés au cinéma).
Son frère est son deuxième roman, publié la même année (2001) que son premier, En l'absence des hommes.
Thomas et Lucas sont frères. L'un est gravement malade, l'autre l'accompagnera jusqu'à la fin. Le point de départ est simple et permettra à l'auteur de discourir sur les relations fraternelles, sur l'enfance et les souvenirs qui y sont rattachés (les descriptions des vacances à l'Île de Ré sont très mélancoliques et réussies), sur le système de santé et la médecine en général (et l'acharnement thérapeutique en particulier). Toujours avec beaucoup d'empathie et un amour pur et inconditionnel.
Alors si l'on peut penser être masochiste en s'infligeant une lecture qui raconte les derniers mois de la vie d'un jeune homme de 26 ans, on en ressort grandi par tant de bonté. Le récit est si poignant qu'il nous apparaît impossible que ce texte ne soit pas autobiographique, catharsis de la douleur de l'auteur.

Un extrait : 
« On n'est pas préparé à la perte, à la disparition d'un proche. Il n'y a pas d'apprentissage de cela. On ne sait pas acquérir l'habitude de la mort. La mort de l'autre nous prend forcément par surprise, elle est un événement qui nous désarme, qui nous laisse désemparé, y compris lorsqu'elle est prévisible, le plus prévisible des événements. Elle est une occurrence absolument certaine et cependant pratiquement inconcevable, et qui nous précipite dans une étrange hébétude.
On sait la nommer, parler d'elle et lorsqu'elle est là, lorsqu'elle survient, lorsqu'elle fauche un proche, lorsqu'elle s'empare d'un ami, d'un frère, on est dans la détresse intégrale, dans l'ignorance de ce qu'il faut faire, dire, on est sonné comme un boxeur qui a vu le coup arriver et qui est pourtant surpris par sa violence, qui vacille sur ses jambes avant de s'écrouler sans pouvoir s'y opposer. La chute, on ne peut pas l'empêcher.
La douleur, elle frappe là où on ne s'y attend pas, quand on ne s'y attend pas. Elle est pure comme peuvent l'être certains diamants, elle est sans tache, éclatante. On est seul avec cette pureté-là, cette blancheur insoutenable de la douleur. On détourne le visage, on ferme les yeux, les larmes viennent dans le silence, même quand, autour de soi, règne le plus grand désordre. » (p.150)

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Adrian Vedady, In Three Acts (en concert à l'Astral le 4 juillet prochain avec Marc Copland, pianiste)

01 juin 2012

À propos de BD

Après avoir parlé de ces trois bandes dessinées de qualité, je ne pouvais passer sous silence (en fait, j'ai oublié) le premier festival de la bande dessinée de Montréal, qui se déroulera cette fin de semaine, à l'Espace La Fontaine, sur le côté ouest du parc du même nom, près du Théâtre de Verdure.
Découvrez ce festival et toute sa programmation ici.
Passionnant.

Deuxième information aujourd'hui : un collectif de bédéistes québécois s'est lâché à propos de la contestation sociale et étudiante qui a lieu en ce moment au Québec et en particulier à Montréal.
C'est délicieux, engagé, drôle, profond, courez voir ça ici! (Faites défiler les dessins avec le curseur horizontal)
Image empruntée au site, les noms des auteurs sont disponibles sur le site

29 mai 2012

Quelques BD

Apnée, Zviane, Éditions Pow Pow, 2010
Grand prix de la ville de Québec 2011 (prix Bédéis Causa)

Dans ce magnifique petit album, la jeune auteure québécoise Zviane, avec une grande pudeur, décrit l'état dépressif dans lequel son héroïne, Sophie, a été plongée. Elle s'en est sortie, mais reste fragile.
Le dessin, en noir et blanc, et avec ses zones de gris, s'adapte tout à fait au propos subtil de l'auteure. C'est sobre, les personnages sont croqués un peu comme dans les mangas, et chose étrange, ils n'ont presque pas de visages, pas d'yeux en tout cas, ce qui est le détail le plus frappant. Cet élément amène une espèce de vide abyssal qui pourrait s'apparenter à l'état dans lequel se trouve Sophie. 
Le récit se découpe en plusieurs petits chapitres écrits au "tu", qui se concluent tous par des épilogues (parfois à l'humour acide) à propos des personnages qui traversent la vie de Sophie. Par exemple, ce garçon que Sophie fréquente, alcoolique, dépressif et suicidaire... « Il se suicidera dans trois ans, huit mois et deux jours. Tu n'auras rien pu faire.»
Certains passages sont d'une beauté rare, comme ce passage musical, représenté par des touches de piano, des notes de musique, et des cases vides, qui par leur silence, nous atteignent droit au cœur. 
Zviane, de son vrai nom Sylvie-Anne Ménard, enseigne également la musique et cela n'est pas étranger à la réussite de cet album. Il y a une douce musique dans cet album, mélancolique, et on sent aussi que c'est par la musique que Sophie peut s'en sortir et surtout se laisser aller.

Le site de l'auteure

L'âge dur, Max de Radiguès, L'employé du Moi, 2010

Explorant les affres de l'adolescence, l'auteur d'origine belge Max de Radiguès arrive à nous charmer avec cet album petit format, tiré d'un fanzine édité de janvier 2009 à octobre 2010.
Ses jeunes sont touchants, drôles, sincères, et fragiles. Le pari est réussi pour l'auteur qui voulait, « par de petites choses, de petits événements, de petites anecdotes, essayer de retrouver cette ambiance et cet état de l'adolescence. »
Vous y trouverez probablement un peu de vous à cet âge dans cet ouvrage!

Max de Radiguès est maintenant l'auteur de six bandes dessinées, dont la toute dernière, 520 km, paraîtra aux éditions Sarbacane en août 2012.

À noter que Max de Radiguès était en résidence à Montréal à l'atelier 7070 durant l'année 2011.

Une entrevue avec l'auteur


L'art de voler, Antonio Altarriba (scénario) et Kim (dessin), Denoël Graphic, 2011 (édition originale chez Edicions de Ponent, 2009)


La BD la moins évidente des trois est sans conteste celle-ci. Témoignage historique dans la veine de Maus, d'Art Spiegelman, L'art de voler relate la vie d'Antonio Altarriba père, qui a traversé l'Espagne du XXe siècle. Le point de départ du récit est le suicide de celui-ci,  à l'âge de 90 ans, le 4 mai 2001. Son fils, également nommé Antonio, s'est alors promis de rendre hommage à ce père qui toute sa vie, s'est préparé à cette mort, à cet envol final. Antonio Altarriba fils s'est basé sur un manuscrit de 200 pages que son père a rédigé, encouragé par son fils, alors qu'il traversait une profonde dépression, à la fin de sa vie. Il a également fait la part belle à ses souvenirs d'enfance, vécus avec ses parents mais aussi avec les amis anarchistes de son père.
En effet, Antonio père a vécu les années du franquisme de façon amère. Engagé dans la résistance très jeune, après avoir fui son village où son père le voulait paysan, comme lui, alors qu'il ne rêvait que de la ville, il est envoyé en France à l'arrivée de Franco au pouvoir en  1939, après une guerre civile très dure de 1936 à 1939. Il combat avec les forces républicaines après avoir déserté l'armée nationale.
Durant la Seconde guerre Mondiale, il sera caché dans une ferme près de Guéret (Creuse) où il vivra paradoxalement ses plus belles années. Fait prisonnier par les nazis, il s'en sortira miraculeusement, et décidera par la suite de retourner en Espagne, alors qu'il s'était promis le contraire.
Commencera alors pour lui une lente descente aux enfers, trahi par ses associés, déçu par sa relation avec sa femme, seul son fils né en 1952 lui offrira quelques rayons de soleil.

Ce long récit (plus de 200 pages) n'offre pas beaucoup de répit au lecteur. Très réaliste, il nous entraîne avec son héros dans ses nombreuses désillusions. Ses malheurs sont profonds et pourtant il s'accroche, espère toujours s'en sortir. Cela l'amène à vivre de nombreuses aventures professionnelles, politiques et amoureuses. Le scénario mêle ces différents aspects afin de relater l'histoire d'un homme de son temps, ancré dans son époque et dans son pays.
Certains passages au sujet de la guerre civile espagnole sont très complexes, mais ne doivent pas rebuter le lecteur. On ressort de cette lecture avec de nouvelles connaissances sur cette période sombre de l'Histoire, à l'heure où l'Espagne traverse une nouvelle crise.
Complexe mais ô combien nécessaire. Cet ouvrage est un hommage vibrant et passionnant à ce père, héros anonyme de l'histoire espagnole. C'est aussi très triste, et le constat final, même si l'auteur affirme le vouloir empli d'espoir, reste plutôt négatif au sujet de la destinée humaine, du rapport à l'argent et au pouvoir et de la vieillesse.

Une entrevue avec l'auteur

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : les éclairs dans le ciel et Stuart A. Staples dans les oreilles.

23 mai 2012

Le moderne cabaret

Le moderne cabaret, Vic Verdier, Éditions XYZ, 2012

Qui est Vic Verdier? Le personnage principal de ce roman? Le nom de plume de Simon-Pierre Pouliot? Un trentenaire qui réalise son rêve d'ouvrir un cabaret et qui se heurte à des imprévus quelquefois dignes d'un polar? Et bien, tout ça à la fois. C'en est un peu mêlant, finalement, mais on s'attache à lui, qui qu'il soit.
Donc, Vic Verdier, l'auteur, nous présente Vic Verdier, jeune homme qui s'apprête à emménager avec sa copine Fred, et à ouvrir le cabaret dont il rêve depuis longtemps (on en parle déjà dans son premier roman, L'appartement du clown, paru aussi chez XYZ en 2010). Quelques mésaventures viendront pimenter ses projets. Parallèlement, on suit aussi Oliver, l'ami de Vic revenu au pays sans que ce dernier ne soit mis au courant, qui raconte à Jas (l'autre ami de Vic) son histoire épique au Chili à la poursuite de Douze.
Deux histoires parallèles, donc, mais qui se distinguent assez bien dans l'ensemble.
L'histoire est très ancrée à Montréal, Saint-Henri pour le cabaret de notre héros, le Mile End côté est (Casgrain) pour son appartement, rue Waverly, aéroport Pierre-Elliott Trudeau, on navigue en terrain connu (enfin, ça dépend pour qui). Au Chili, c'est une autre paire de manches.
Les parties situées au Chili, même si elles nous offrent quelques réflexions intéressantes sur la vengeance et que nous sommes témoins de l'évolution d'Oliver dans ses épreuves, nous perd un peu par le côté trop surréaliste du dédoublement de personnalité d'Oliver. On a du mal à accrocher à cette folie passagère.
Pourtant, le même procédé utilisé avec le grand-père de Vic, qui ressurgit d'entre les morts pour donner des conseils à son petit-fils, fonctionne beaucoup mieux, même si les apparitions de Papi Verdier auraient probablement pu être abrégées.
Le texte est un peu alourdi par trop de cabotinage. Personnellement, le narrateur ou l'auteur qui s'adresse au lecteur, ça me laisse plutôt froide. Mais le tout reste fluide, drôle, imaginatif, et brosse le portrait juste d'un groupe de trentenaires unis par l'amour et l'amitié, en proie aux doutes face à l'engagement.
L'auteur nous offre encore une fois à la fin de l'ouvrage la liste de toutes les chansons citées dans le texte. Parfaitement intégrées à son texte. Original et plaisant pour la mélomane que je suis. Cette liste, très éclectique (ça va de Marie Laforêt à Félix Leclerc, en passant par Manu Chao et U2), est à l'image de ce roman : très éclaté, mais qui nous tient par un fil qui nous permet de lire avec un réel plaisir cette histoire jusqu'à la fin.

Simon-Pierre Pouliot est un jeune auteur (né en 1976) diplômé en histoire et en communications. Il travaille depuis plus de dix ans pour le Cirque du Soleil. Le Moderne cabaret est son deuxième roman, après L'appartement du clown, paru chez XYZ lui aussi.

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : This is the Kit, Wriggle Out The Restless (Brassland, 2010)

29 avril 2012

Retour dans l'effervescence

Cela fait bien longtemps que je n'ai pas écrit ici. J'avoue ne pas y avoir trop pensé non plus...

Il y a eu les vacances, et pas mal de lectures (La trilogie berlinoise, de Philip Kerr, Éditions Le Masque, Volkswagen Blues de Jacques Poulin, Éditions Actes Sud, Babel, Yougoslavie, origine d'un conflit, de Bernard Féron, Éditions Le Monde, L'usage du monde de Nicolas Bouvier, Petite Bibliothèque Payot / Voyageurs), et le retour, très intense.

De nouveaux projets et un manque évident de temps m'empêchent d'alimenter convenablement ce blogue ces jours-ci.
Je vous reviendrai très bientôt!
À venir, un mot sur une nouveauté chez XYZ, Le moderne cabaret de Vic Verdier, quelques bandes dessinées, et beaucoup de musique.

Je vous recommande :
Patrick Watson, Adventures in Your Own Backyard (Domino, Secret City Records)
Avec pas d'casque, Astronomie (Grosse Boîte)
Metronomy, The English Riviera (Warner Music) (découvert dans l'avion)

25 mars 2012

Tous les corps naissent étrangers

Tous les corps naissent étrangers, Hugo Léger, XYZ éditeur, collection Romanichels, 2012

Laisser retomber la poussière sur un livre pour savoir quoi en penser. C'est ce qui me fut nécessaire pour revenir sur ce premier roman d'Hugo léger, anciennement journaliste et aujourd'hui concepteur-rédacteur publicitaire et directeur artistique chez Bos.
C'est drôle, j'ai visionné ce matin le film Up in the Air, de Jason Reitman. Le personnage de Ryan Bingham, joué par George Clooney, m'a fait penser à Jean-Jacques Darrieux, le personnage créé par Hugo Léger. Qui fait un boulot pas très reluisant, gagne beaucoup d'argent, relations humaines pas terribles, seul seul seul.
Et puis on découvre la craquelure, la faille. Pour Jean-Jacques, le fils infirme. Dans le film, l'amour.

« Jean-Jacques Darrieux est un homme dont la réussite sociale est indéniable. Il a laissé loin derrière lui ses origines modestes et sa famille dysfonctionnelle. Il a connu la gloire, en tant que présentateur de nouvelles télévisées, et il est maintenant le président d’un important cabinet de relations publiques, le Cabinet Victoria. Il aime l’argent, et il en a beaucoup. Il n’a pas d’amis, il est vrai, mais il a des relations et il est membre de deux C. A. Il n’a plus d’épouse, mais il a une maîtresse qui a de la classe et qu’il apprécie. Il y a pourtant une faille dans sa vie, une imperfection qui échappe à son contrôle et dont il ne parle à personne: son fils de seize ans, lourdement handicapé, est condamné à passer sa vie dans un lit d’hôpital et à mourir avant lui. Il ne deviendra jamais le Jean-Jacques amélioré que son père avait souhaité. Qui plus est, tout se lézarde dans la vie de Jean-Jacques Darrieux. » (4e de couverture)

Jean-Jacques Darrieux, que l'on se plaît à détester, devient de plus en plus humain, car on découvre ses blessures et son énorme carapace.
Le style précis et rapide nous fait traverser le roman jusqu'à une rédemption finale un peu convenue. Les transitions entre les différents événements et époques restent parfois difficiles à identifier, par l'absence de chapitres et de repères précis. 
Ceci dit, l'univers des affaires et des relations publiques (façon Mirador), plutôt inconnu de la plupart d'entre nous, est fort bien dépeint, magouilles et fricotage politique inclus. L'auteur dessine des portraits complexes de personnalités avec à la fois leurs côtés sombres et lumineux, et ce souvent grâce à un humour assez cynique.

Un roman ancré dans la réalité des dernières années, dominée par la quête de la productivité et du profit, et par la consommation outrancière. Jean-Jacques Darrieux, digne représentant de cette société, qui ne vit que pour l'argent, n'en est pas moins un personnage sensible (qui touchera plus ou moins le lecteur) et qui retrouve son enfant intérieur en jouant du tambour dans un orchestre.

À noter : le titre, formidable. Et le travail, encore extraordinaire, de la maison d'édition XYZ, et de cette collection Romanichels, qui nous permet de découvrir des nouvelles plumes québécoises.

Un article dans La Presse, par Marie-Claude Fortin

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Avec pas d'casque, Astronomie (Grosse Boîte, 2012). Mélancolique, doux, country, plaintif, poétique...

16 mars 2012

Les ignorants

Les ignorants, Récit d'une initiation croisée, Étienne Davodeau, Futuropolis, 2011
« Étienne Davodeau est auteur de bande dessinée, il ne sait pas grand chose du monde du vin.
Richard Leroy est vigneron, il n'a quasiment jamais lu de bande dessinée. »
Les bases de ce nouvel ouvrage d'Étienne Davodeau sont posées ainsi. Pendant plus d'un an, les deux hommes vont découvrir le métier de l'un et de l'autre et la passion qui les anime.
Avec le regard sensible de cet auteur humaniste qui s'est déjà ouvert aux milieux paysan (Rural, 2001), et ouvrier (Les mauvaises gens, une historie de militants, 2005), cet échange ne pouvait avoir lieu que dans le plus grand des respects.

Ignorants (de quelque chose), nous le sommes tous.

En partant de ce principe, on devine facilement qu'il nous est possible d'apprendre de tout et de tous.
 
C'est avec cette humilité qu'Étienne Davodeau, loin de tout narcissisme, va participer activement à la préparation de la vigne (désherber, tailler, piocher, pulvériser l'engrais bio) et apprendre sur la fabrication des barriques, sur la culture bio du vin, la biodynamie, l'importance (ou pas) du soufre dans le vin, etc. Il faut dire qu'avec Richard Leroy, son ami viticulteur, on ne s'ennuie pas. Il prône un travail proche de sa vigne, il veut la toucher, être en contact avec la terre, parler à son raisin. C'est pourquoi il fait presque tout lui-même. 
L'auteur de bande dessinée se fait un plaisir de nous dessiner toutes les étapes vers les vendanges, puis la mise en barrique, la commercialisation, et bien sûr, la dégustation. Car il s'en boit, du vin, dans cette BD! On trouve d'ailleurs la liste de tous les vins goûtés lors de cette aventure à la fin de l'ouvrage.

Côté BD, Richard Leroy est entraîné par son ami dans des salons de la bande dessinée (Saint-Malo), dans les bureaux des éditions Futuropolis, pour rencontrer toute l'équipe autour de l'édition d'un livre, et aussi chez l'imprimeur à l'occasion de la réimpression du second tome de Lulu, femme nue, précédent livre d'Étienne Davodeau, et encore à la rencontre de plusieurs auteurs de bande dessinée, mais je n'en dis pas plus pour laisser quelques surprises... Il aura aussi pas mal de lectures à faire.
L'échange se veut le plus égalitaire possible, même si on a l'impression de passer plus de temps dans les vignes, travail manuel oblige. 

Ouvrage pédagogique

Les ignorants nous apprend beaucoup sur les deux métiers, qui se rejoignent dans ce cas-ci par le cœur et la passion qu'y mettent les deux hommes.
On retrouve le Étienne Davodeau de Rural plus que de Lulu, femme nue. Engagé, passionné, voulant faire découvrir deux mondes souvent méconnus, l'un que l'on a tendance à sous-estimer (On ne réfléchit pas toujours à la provenance du vin que l'on est en train de boire), l'autre à fantasmer (« Oh! Dessinateur de BD, ça doit être trop cool comme métier! »). Il y parvient parfaitement et nous donne envie de goûter aux vins de Richard Leroy (disponible apparemment au Québec) et nous emmène dans les coulisses de la bande dessinée et à la rencontre d'auteurs mythiques.

Pour tous les passionnés de vin, de bande dessinée, mais avant tout pour ceux qui ont un jour pensé à changer de métier avec un ami ou un collègue, le temps d'une journée, « pour voir comment c'est », pour tous ceux qui se demandent tout le temps comment les choses fonctionnent et comment tel ou tel métier se pratique, tous ceux là seront ravis par cet ouvrage.

Le site de l'auteur
Une entrevue avec les deux hommes

[Lætitia Le Clech] 

Humeur musicale : Mark Berube and The Patriotic Few, June in Siberia (Aquarius Records, mars 2011)

14 mars 2012

Chroniques de Jérusalem

Chroniques de Jérusalem, Guy Delisle, Éditions Delcourt, Collection Shampoing, 2011
Fauve d'or au festival d'Angoulême, 2012

Après Schenzhen, Pyongyang (tous les deux publiés par L'Association respectivement en 2001 et 2003) et Chroniques Birmanes (Delcourt, 2007), l'auteur originaire de Québec Guy Delisle continue son exploration des comportements culturels, religieux et sociaux de ses semblables, où qu'ils se trouvent sur la planète.


Avec Chroniques de Jérusalem, on pouvait s'attendre à une complexe étude autour du religieux et de la politique en Terre Sainte.
Guy Delisle adopte encore une fois l’œil du visiteur curieux et naïf, ouvert à toutes les diversités. Il n'hésite pas, par exemple, afin de confronter l'Histoire, à effectuer la visite d'Hébron (en Cisjordanie) à la fois avec un groupe de jeunes Palestiniens francophiles, plus tard avec un groupe d'Israéliens anciens soldats, l'organisation Breaking the Silence, qui a décidé de rendre compte de la situation dans les territoires occupés, puis avec un groupe de colons juifs. C'est ce qu'on appelle multiplier les points de vue. Celui des colons juifs est... comment dire, assez biaisé et arrogant. Il est intéressant et étonnant d'observer comment l'Histoire peut changer, selon qui la raconte, et comment chacun se pense dans son bon droit.
Il en va de même avec le mur de séparation, que l'auteur découvre pour la première fois page 37, et qui ne cessera de le hanter et de hanter les pages des Chroniques. L'auteur, à la fois fasciné et dégoûté par ce mur, le dessine sous toutes ses coutures. On le retrouve pp.37-47, p.99, p.153, 164, 168, et de plus en plus en arrivant vers la fin du livre. Cela devient une obsession pour le dessinateur, mais aussi pour le lecteur, qui se retrouve face à une des aberrations de ce pays.

Après avoir visionné le documentaire Le mur de fer, réalisé en 2006, on comprend mieux l'inexorable colonisation des territoires palestiniens par les Israéliens. On ne comprend pas nécessairement pourquoi, car une telle brutalité peut-elle vraiment se justifier (?), mais on saisit les faits et on décrypte le déséquilibre entre deux peuples qui ne veulent pas vivre ensemble. Ce documentaire est un excellent complément à la bande dessinée de Guy Delisle, si le sujet vous intéresse.

Cette BD, magnifiquement dessinée, dans la même veine que les précédents opus des chroniques de voyage de Guy Delisle (avec de la couleur en plus), peut fasciner et consterner tout à la fois. L'omniprésence de la religion dans cette ville, la beauté des sites (parfois inaccessibles), la vie quotidienne rythmée par la religion et la vision folklorique que l'on peut avoir de ces événements s'opposent à l'absurdité d'assister à tant d'incompréhension entre les gens, tant de contrastes entre la tradition et la modernité, entre ce qu'on prône et ce qu'on fait (la paix / la guerre).
Guy Delisle rend parfaitement cette complexité, qui, si elle ne nous donne pas toujours envie d'aller visiter ce pays, nous pousse à lire et apprendre sur l'Histoire et le devenir d’Israël et de la Palestine. En tout cas, avec ce mur honteux qui s'étend encore et encore, on peut dire que l'avenir de cette région est plutôt inquiétant.

On ne peut pas passer son temps à contourner des murs et éviter des gens.

Sur le site Actua BD, on peut lire l'avis d'un Israélien, Michel Kichka (un caricaturiste qui sera publié bientôt chez Delcourt également, donc peut-être pas totalement objectif ;-), sur le livre de Guy Delisle :
« De plus en plus de BD tentent d'aborder le conflit israélo-palestinien. Toutes partent d'un a priori politique affirmé ou non. Le livre de Guy est d'une authenticité frappante et d'une honnêteté remarquable. C'est un journal raconté sous forme de thriller soft qui ressemble à s'y tromper à une tragi-comédie. C'est le rapport journalistique du théâtre de l'absurde qu'est parfois la réalité des Israéliens et des Palestiniens. Je félicite Guy pour ce "petit" chef-d’œuvre hautement récompensé à juste titre par le jury d'Angoulême. J'espère que le public suivra et qu'une version en hébreu pourra voir le jour prochainement. »

Le blogue des Chroniques de Jérusalem, avec quelques précisions tout à fait passionnantes
Le site de Guy Delisle
L'article du Journal Voir

Chroniques de Jérusalem fait l'objet d'une recension dans la revue Carto, excellente revue de géographie et géopolitique, dans son numéro 10 de mars-avril 2012 :
« Tous les excès sociaux et politiques perpétrés au nom de la religion et de l’extrémisme sont dénoncés avec humour. L'une des richesses de l'ouvrage est qu'il illustre, avec bulles et vignettes, l'un des conflits les plus anciens de la planète avec finalement beaucoup de simplicité, comme si la paix était à portée de main. Une paix rendue impossible sur le terrain, avec ces colonies, ces contrôles militaires incessants... »
 
[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Frank Deweare, Mes semblables (2011, auto-produit)

29 février 2012

L'École des films

L'école des films, David Gilmour, Bibliothèque Québécoise, 2011 pour cette édition (2008 pour l'édition originale), traduit de l'anglais par Sophie Cardinal-Corriveau

Je viens de finir ce livre génial. Ça me donne l'occasion de vous diriger vers le billet que mon ami Stéphane, chroniqueur d'un soir, avait écrit sur ce blogue au sujet de L'école des films. C'est ici.
Je ne rajouterai pas une critique complète du livre, Stéphane l'a très bien fait. Juste dire que même sans enfant, ce livre fait beaucoup réfléchir. La décision que l'auteur prend vis à vis de son fils est touchante. Le père, certes très disponible (ce qui n'est malheureusement pas le cas de tous les parents), agit avec une grande ouverture, beaucoup d'écoute, de confiance et d'amour.
Si on peut en effet reprocher la sélection de films effectuée par le père, excessivement centrée sur le cinéma américain des années 50-70, on devine une volonté de bâtir chez son fils une culture cinématographique classique nord-américaine. Dommage de ne pas trouver plus de films européens, asiatiques, et que dire des films québécois, totalement absents. Les films canadiens se résument à David Cronenberg. Après, on s'étonne que les Oscars américains oublient Theo Angelopoulos lors de la présentation des personnalités du cinéma décédées cette année, ou que notre ministre conservateur du patrimoine canadien ne connaisse pas Atom Egoyan.
Peu importe, il s'agit de ses choix, les choix subjectifs d'un critique de cinéma de métier. Et quels que soient ces choix, l'expérience - si l'on peut appeler cela ainsi - reste fascinante, l'écriture, fluide, et l'on a réellement envie de visionner ces films après avoir lu le livre (on trouve d'ailleurs une liste de tous ces films en fin de livre). Et on a aussi envie de savoir comment va Jesse, le fils de l'auteur, ce qu'il fait aujourd'hui, et surtout, surtout, s'il est heureux.

On peut justement visionner une petite entrevue du père et du fils ici (le moins qu'on puisse dire, c'est que David Gilmour est plus bavard que son fils...)

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Marianne Faithfull, Before the Poison (Naive, 2004), ou comment faire un album sur lequel collaborent quelques-uns de mes artistes anglophones préférés : Marianne Faithfull entourée, pour l'écriture de l'album, de Nick Cave, PJ Harvey, et Damon Albarn (Blur)

18 février 2012

Habibi

Habibi, Craig Thompson, Éditions Casterman (pour la version en français), collection Écritures, 2011

L'édition française (Casterman)
Cinq ans que nous attendions le nouvel ouvrage de l'auteur de bandes dessinées américain Craig Thompson. Cinq ans à suivre son blogue Doot Doot Garden pour savoir l'état d'avancement de son travail.
Habibi est enfin là, entre nos mains, énorme œuvre de presque 700 pages, agrémentée de notes et de traductions de deux poèmes.
Et là, on comprend la somme de travail, de recherches effectuées par l'auteur, dans le but de nous offrir ce résultat somptueux.
Presque dix ans après la bande dessinée initiatique Blankets, qui a été mon initiation aux romans graphiques, Craig Thompson, qui est demeuré depuis tout ce temps ma référence en la matière, nous amène complètement ailleurs. Si on se demande ce qui l'a poussé à se pencher sur cette histoire d'amour singulière, on ne peut qu'admirer l'acharnement et la passion qui l'ont animé pour mener cette histoire jusqu'à sa conclusion.

L'édition américaine (Pantheon)
Habibi, c'est quasiment l'histoire de l'humanité, à travers l'amour que se vouent Cham / Zam (Habibi) et Dodola, dans un décor à la fois futuriste et antique. L'auteur traite dans son livre de notre rapport à la nature, à l'autre, tout cela en illustrant son histoire par des paraboles tirées du Coran et de la Bible. Si le fond s'en va parfois vers une fable apocalyptique qui n'évite pas certains écueils et raccourcis (notamment par la vision simpliste de la pollution par l'homme, et une appréhension plutôt personnelle de la sexualité), la forme nous subjugue littéralement.
Le dessin est d'une telle précision, quasiment hypnotisante, trait fin noir et blanc, détails arabisants pour illustrer les différents chapitres.
Un travail impressionnant et érudit qui fait de Craig Thompson un auteur tout à fait singulier et remarquable dans le monde de la bande dessinée.
Pour ceux qui pensent encore que la BD se résume aux supers héros et aux comics américains, Habibi est un bon moyen de découvrir un récit très riche et imaginatif, à la narration aussi complexe que celle d'un roman.
Si vous savez lire l'anglais, l'édition américaine vaut vraiment le détour. Dommage que Casterman n'ait pas reproduit l'enveloppe originale.

Libé en parle (Éric Loret)
Et Télérama aussi (Jean-Claude Loiseau)

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : John Coltrane, Best Of (Blue Note)

30 janvier 2012

Tom à la ferme

Tom à la ferme, Michel Marc Bouchard, Leméac Éditeur, 2011

Lire du théâtre est toujours une expérience particulière.  Au départ, un texte de théâtre existe surtout pour être joué, cela va de soi. Aussi, sur papier, il faut que ce texte soit fort pour garder le lecteur attentif.
C'est le cas avec Tom à la ferme, du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard. Ce court texte empli d'une grande sensibilité et de beaucoup de finesse, oppose deux mondes, la ville à la campagne, la norme à la marge.
Tom, jeune publicitaire, se rend au funérailles de son conjoint, mort accidentellement, dans le village natal de ce dernier, dans une campagne profonde, et plus précisément sur une ferme laitière. Personne ne sait qui il est. Sauf peut-être Francis, le frère, bestial, à la fois repoussant et attirant, qui forcera Tom à mentir pour ne pas blesser la mère du défunt.
Photo : Valérie Remise
Dans une joute autant verbale que physique, les deux hommes s'affronteront. Tom passera de l'incompréhension à la soumission, de la frustration au désir. Lorsqu'arrivera Ellen/Sara, la fausse conjointe du défunt, la vérité éclatera aux yeux de tous, et la liberté se profilera peut-être au bout de ce long calvaire.

La force de ce texte nous propulse dans de nombreuses émotions en très peu de temps. Au delà des sujets abordés tels l'homosexualité et l'homophobie, le perte et le deuil, sujets qui alimentent presque toute l’œuvre de l'auteur originaire du Lac Saint-Jean, on se sent projeté tour à tour dans le désarroi de Tom, qui n'est pas reconnu pour ce qu'il était (l'amoureux du défunt) - et à qui, par conséquent, on ne permet pas de vivre la perte de l'être aimé - et la volonté de Francis de protéger sa mère.
Mais ce que l'on retient de cette pièce, au delà de cette recherche de liberté, c'est l'amour. L'amour inconditionnel de cette mère pour ses fils, la mère prête à tout accepter. L'amour d'un très jeune homme pour un autre, amour bafoué, interdit.

Le site du dramaturge
L'article de La Presse, par Jean Siag
L'article du Devoir, par Luc Boulanger

[Lætitia Le Clech]

Humeur musicale : Leonard Cohen, Old Ideas (Columbia/Sony, 2012)