L'autrice, en avançant dans ses recherches, tente de démêler les non-dits, les mensonges familiaux, les peurs de tous les membres de sa famille, les siennes au premier plan. Elle essaie de redonner une place à cette femme que tout le monde nommait Betsy, qu'elle n'a elle-même jamais connue, comme s'il s'agissait d'un petit oiseau fragile et incompétent, alors qu'elle a été victime de son époque, des préjugés nombreux, du mépris de son mari et de l'incompréhension généralisée. Adèle Yon répète souvent dans son livre qu'elle a peur de sombrer elle-même dans la folie, étant donné les antécédents familiaux. Grâce à son enquête, elle retrace tout le cheminement qui a mené à ces différents drames familiaux que sa famille a traversés. Elle aborde le transgénérationnel et la transmission, même (et peut-être surtout) par les non-dits.
La forme de ce livre, presque inclassable, provenant comme on l'a vu d'une thèse de doctorat, donc a priori très intellectuel, érudit, qui pourrait même souffrir d'un préjugé élitiste, embrasse en réalité une forme éclatée, qui utilise des entrevues avec la famille, parfois très intimes, des archives médicales passionnantes, des lettres, des témoignages, et convoque les pensées de l'autrice à travers toute cette enquête fort perturbante. Cela en fait un objet universel, qui part de l'intime pour aller vers la grande Histoire. Le style reste la plupart du temps très fluide, avec de très beaux passages lorsqu'on touche aux réflexions de l'autrice.
La deuxième partie du livre - un peu plus hermétique, mais nécessaire - est consacrée à l'histoire de la santé mentale et notamment à l'utilisation de la lobotomie, mise au point par des médecins portugais et pratiquée à grande échelle par le médecin américain Walter Freeman et son fameux pic à glace, qui en a fait une procédure banale et solution à tous les maux de l'hystérie féminine. Adèle Yon, en s'appuyant sur des statistiques, démontrent que cette pratique était essentiellement réalisée sur des femmes, considérées comme "égarées" sur le chemin traditionnel qui leur était dévolu : la maternité et la soumission à leurs maris.
L'ensemble du livre, sur ce sujet, est extrêmement triste et nous avons l'impression d'assister à un grand gâchis. L'arrière-grand-mère de l'autrice a été diagnostiquée schizophrène en 1950, sans véritable certitude, et a été l'une des premières personnes lobotomisée en France.
Un livre absolument passionnant, qui nous obsède longtemps et qui figure régulièrement parmi les ouvrages cités comme marquants en 2025, faisant l'unanimité auprès du public et des critiques. Son intérêt résidant à plein de niveaux différents, chaque lecteur peut être interpellé par un aspect ou un autre de cette grande enquête.
« C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet. ».
Mon vrai nom est Élisabeth, Adèle Yon, Éditions du Sous-Sol, Paris, 2025, 400 pages.
